Olivier Dhilly : « Le sens ne peut pas venir de l’extérieur, il ne peut que se construire dans la relation, au vivant, à l’altérité. »

Le 19/04/2026
Interview par Nina Boutleroff
 
 
Si l’on fait le bilan de l’année – et même celui de l’été – il y a de quoi baisser les bras : incendies, dérèglement climatique, crises politiques… Alors, forcément, le titre de l’ouvrage d’Olivier Dhilly, professeur au lycée d’État de la Légion d’honneur à Saint-Denis  intitulé: À quoi bon ?Remèdes philosophiques à la perte de sens (Ed. Les Léonides) interpelle.
 
Olivier Dhilly © ŠCeeline Nieszawer
Quelle était la promesse de ce « à quoi bon ? » lorsque vous avez commencé à écrire ?
 
L’idée c’était de faire un diagnostic de la situation et d’essayer de comprendre ce climat général dans lequel on se trouve en voyant qu’il n’est pas le produit seulement des cinq dernières années mais celui d’une histoire beaucoup plus longue. Dès la fin du 19ème siècle, Nietzsche annonce les deux prochains siècles à venir et les effets du nihilisme, à savoir, comment les promesses de la modernité se retournent contre nous. J’ai voulu prendre au sérieux ce diagnostic de Nietzsche et comprendre de quoi il nous parle quand il résume la situation avec cette formule « à quoi bon » qui sous-entend la perte du sens et des valeurs.
 
Qu’est-ce que ce nihilisme dit de notre rapport contemporain au monde ?
 
Ce que Nietzsche ne savait pas alors c’est qu’on a désormais la possibilité d’une destruction totale de l’humanité notamment avec le nucléaire. C’est la première fois que l’humanité se donne les moyens de sa propre destruction immédiate mais sans rien y faire. Une incohérence caricaturée dans le film sur le déni climatique « Don’t Look Up » où il faut attendre de voir à l’œil nu la météorite qui fonce sur la Terre pour y croire, ou encore incarnée par ce couple en couverture de Libé, assis face à l’incendie. On est devenus spectateurs impuissants à observer la situation, sans pouvoir rien en faire, et à se dire : « à quoi bon ».
 
Selon vous, le boom du développement personnel et les principes du coaching sont un fléau. Qu’est-ce que ces nouveaux discours promettent, et pourquoi peuvent-ils être problématiques ?
 
Face à cette perte de sens, on voit fleurir des offres de sens, que j’appelle aussi des racketteurs de sens, qu’elles soient individuelles (développement personnel, coaching, etc.) ou collectives (idéologies identitaires, mouvements religieux). Ces offres de sens ne font que participer à une logique de destruction. On est saturés d’offres qui ne font que nourrir la situation dans laquelle on est installés. Je pense au film « Don’t Look Up », je pense à mon ami heureux de travailler pour une grosse entreprise parce qu’il y a les séances d’ostéo gratuites  mais s’il ne passait pas sa vie à son bureau, il n’en aurait pas besoin ou encore à l’image de Steve Jobs en position du lotus avec un Mac sur les genoux, symbole absolu du capitalisme.
 
Face à toutes ces incohérences, peut-on vraiment trouver du sens à l’existence ?
 
Je pense à une remarque d’Hannah Arendt au procès d’Eichmann à Jérusalem. Elle dit de lui « qu’il n’est pas stupide mais d’une bêtise révoltante. » Son problème n’est pas de savoir raisonner, mais de ne pas pouvoir penser depuis un autre point de vue que le sien. En disant qu’il est incapable de se décentrer, elle dit, en substance, qu’il est incapable d’imaginer.
 
Or l’imagination est une faculté qui nous transporte en dehors du monde. C’est ce qui nous aide à nous positionner à une autre place que la nôtre. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on est saturés de réel, d’images, d’informations, et qu’il ne reste aucune place pour l’imagination car tout nous est imposé. Aussi parce qu’en définissant l’être humain comme « un être doté de raison », notre modernité occidentale a pensé que l’imagination c’est ce qui nous fait délirer, et que la bonne chose c’est la raison. Avant Descartes, il y a eu Montaigne, qui dit l’inverse. À la question « que suis-je », il répond, « que sais-je »
 
 

« La crise écologique nous oblige à repenser la notion du vivant dans sa totalité, d’arrêter d’être dans la prétention à détenir le vrai. »

Olivier Dhilly, philosophe
 
Aujourd’hui, cette quête de sens n’est-elle pas renforcée par le rapport que nous entretenons avec la nature et le vivant ?
 
Oui, c’est lié. Montaigne dit de notre rapport aux animaux : « quand je joue avec ma chatte, est-ce que c’est moi qui joue avec elle ou elle qui joue avec moi ? ». Il réfléchit sur notre relation avec le vivant, alors que pour Descartes, l’animal est un être-machine parce qu’il ne pense pas. Cette idée alimente le rapport de domination dans lequel on s’est construits, et qui est responsable des logiques impérialistes et coloniales consistant à s’approprier choper toutes les ressources humaines et naturelles, en considérant que la nature est un objet qu’on peut exploiter.
 
 
Peut-on aussi dire que la crise écologique nous oblige à repenser la place que nous occupons dans le monde ?
 
Elle nous oblige à repenser la notion du vivant dans sa totalité, d’arrêter d’être dans la prétention à détenir le vrai. « Le vivant nous exauce, le vrai nous fait tant envie », a dit le philosophe et poète Édouard Glissant. On a envie de vrai, ça rassure. Ce qui nous exauce, c’est-à-dire ce qui exige une réponse, c’est le vivant et la relation qu’on entretient avec lui. Le sens ne peut pas venir de l’extérieur, il ne peut que se construire dans la relation, au vivant, à l’altérité.
 
L’idée est donc de convertir notre regard sur les choses, pour pouvoir les voir avec un autre prisme ?
 
Oui, et ça me fait penser à Georges Didi-Huberman, historien de l’art et philosophe, qui rappelait une image proposée par Pasolini dans les années 70 « À cause des néons du capitalisme, on ne voit plus les lucioles sur les hauteurs de Rome. » Les lucioles, ce sont ces petites bêtes qui s’allument pour susciter le désir de l’autre. Au fond, le capitalisme détruit le désir, ce qui fait le sel de la vie. À cela, Didi-Huberman répond qu’il faut chercher les lucioles là où on peut encore les voir. Et ça existe encore.
 
Vous êtes professeur au lycée et vous côtoyez tous les jours la nouvelle génération. Peut-elle continuer à croire en un monde meilleur alors qu’elle doit vivre avec les conséquences de crises qu’elle n’a pas provoquées ?
 
Malheureusement, cette génération vit les conséquences direct directes du dérèglement climatique, comme on a pu le voir cet été, et ce n’est que le début. La question est là : comment penser une responsabilité pour quelque chose qui nous dépasse.

 

Mais comment ne pas rester paralysé·e·s par notre éco-anxiété ?
 
Je ne pense pas que la peur soit quelque chose de négatif. Elle nous permet d’être lucides. Si on n’a pas peur, on ne se rend compte de rien. Par exemple, la question du climat a pris 17 points cet été dans les préoccupations des Français·e·s. Est-ce que ça ne va pas redescendre dans trois mois quand il fera froid ? Avoir les choses en face, c’est aussi le moyen de dépasser le déni.
 
Donc la peur est un moteur…
 
Günther Anders dit que le problème est qu’on a les armes nucléaires pointées vers nous, qu’en deux minutes l’humanité peut disparaître, mais qu’on n’a pas peur. On devrait être terrorisés. Il dit cette phrase incroyable tant elle résonne avec l’expérience du Covid : « On a plus peur d’un virus de la grippe que des ogives nucléaires. » On a bien vu comment, avec une pandémie mondiale, on a enfermé la planète en 24 heures.
 
Le sens peut-il naître de ce dont nous choisissons de devenir responsables ? Autrement dit, est-ce que prendre soin de quelqu’un, d’un lieu, du vivant ou des générations futures peut constituer une réponse contemporaine à la question « à quoi bon ? »
 
Je pense que la responsabilité est relationnelle. On n’est jamais un individu seul responsable. On existe dans une relation permanente avec les autres, avec le vivant et avec l’environnement. La responsabilité doit être pensée de cette manière-là. C’est comme l’argumentaire qui consiste à dire que « 90 % des incendies sont causés par des gens qui allument des barbecues ou par des pompiers pyromanes. » S’il ne faisait pas ces températures, ça n’aurait pas donné ce feu-là. Ça n’a brûlé que parce que les conditions étaient réunies.
 
Si quelqu’un vous disait aujourd’hui : « À quoi bon ? », que lui répondriez-vous en une phrase ?
 
Rien. Il faut sortir de cette question et plutôt se demander : « Comment vivre collectivement de manière responsable », c’est la sortie du nihilisme. Et c’est d’ailleurs le sujet de mon prochain ouvrage.
 

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