Ouverture de Shein, Soldes sur les consciences

Shein, le géant chinois de l’ultra-fashion a bel et bien ouvert ses portes le mercredi 5 novembre au coeur du BHV à Paris. Derrière les files d’attentes et les vitrines estampillées de slogans vendeurs, des cris, des pancartes et une fracture qui dépasse de loin l’ouverture d’un nouvelle boutique pour faire des emplettes.
 
Dès 9h30, le dispositif de sécurité a été renforcé. Fermeture de plusieurs entrées adjacentes, mise en place de barrières. Le compte à rebours est lancé. Sous un soleil automnal, les premiers clients patientent en silence, téléphone en main, regards fixés sur la porte vitrée. Sur le trottoir d’en face, au pied de l’Hôtel de Ville, quelques dizaines de manifestants brandissent des pancartes. Parmi eux, le collectif Mouv’Enfants, venu rappeler les zones d’ombre qui entourent la marque. « C’est une honte absolue… Notre message est très simple : protégez les enfants, pas SHEIN. »Arnaud Gallais, co-fondateur de Mouv’Enfants.
 
Ils sont moins nombreux que les photographes, et pourtant leur présence frappe par son calme déterminé. Les forces de l’ordre veillent à ce qu’ils ne traversent pas la rue. La scène semble figée, deux camps qui ne se touchent pas. 
 
Les polémiques autour de Shein s’enchaînent. Ces derniers mois, la marque a été épinglée pour ses méthodes de production, ses influences douteuses et, plus récemment, pour la présence en ligne d’objets à l’allure sexualisée et enfantine  rapidement retirés du site. L’enseigne a annoncé coopérer avec la justice, mais le malaise reste présent, diffus.
 
« Cette ouverture est le symptôme d’une politique de désindustrialisation menée pendant des décennies » David Belliard
 
En face, une banderole est accrochée à une fenêtre de l’Hôtel de Ville. Alors que les municipales approchent, certains élus ont fait le déplacement.Ian Brossat (PCF), Emmanuel Grégoire (PS), David Belliard (Les Écologistes)… Tous dénoncent les conditions humaines et environnementales dans lesquelles opère la marque. Parmi les observateurs, Anne-Cécile Violland, députée et rapporteure de la loi anti fast-fashion : « C’est faire entrer le loup dans la bergerie. Shein est connu pour ses nombreux plagiats » Le sénateur Yannick Jadot renchérit « Une ouvrière chinoise travaille 18h par jour pour 4 centimes la pièce. C’est l’esclavage moderne. Porter un tee-shirt deux fois et le mettre la poubelle… Ça ne peut tout simplement pas être un mode de consommation. »
 
 
Pendant ce temps, la file s’allonge. Les visages sont variés : adolescentes, mères, retraitées, curieux, touristes. Chacun est venu chercher quelque chose. Un prix. Une nouveauté. Peut-être une joie simple. Crilocri, mère de deux enfants confie faire des commandes pour la maison, des petites fantaisies… indéniablement attirée par les promotions. « Je dépense entre 150 et 300 euros par mois parce que nous sommes une famille nombreuse. Quand j’ai appris que ça ouvrait en France, j’étais choquée. Je me suis dit : Enfin ! Youpi ! » 
 
La porte s’ouvre. Pas de ruée. Chaque sac est contrôlé. Quelques minutes plus tard, une action « boules puantes » éclate au sixième étage. Une protestation discrète, presque étouffée. À l’intérieur, rien ne distingue vraiment Shein des enseignes déjà présentes. Même lumière, même musique, mêmes portants. Près du miroir, Micheline observe sa fille adolescente qui essaie un pull, sous le regard amusé de son amie Jeanine. Un peu déçues, elles regrettent l’absence de produits pour la maison, de chaussures ou encore de grandes tailles.
 
« C’est plus cher que sur le site… Il y a des manteaux à 100 euros là-bas ! J’entends beaucoup de gens qui disent que c’est de l’arnaque… » Micheline
 
Frédéric Merlin, patron du BHV, que certains n’ont pas hésité à surnommer « l’homme le plus détesté de France », apparaît, sourire appuyé.« Le BHV a toujours été un magasin populaire », dit-il. Il scanne des étiquettes pour prouver la cohérence des prix. Les clients, eux, ne répondent pas. Ils comparent en silence.
 
A la caisse, les sacs semblent presque peu remplis. Ce qui est le contraire de la philosophie Shein.  La marque met littéralement tout en place pour créer l’envie d’acheter et d’ajouter des vêtements dans son panier. Ses prix extrêmement attractifs poussent à la surconsommation et entraîne une émission énorme de CO2. Chaque jour, près de 5000 tonnes de produits sont expédiés par avion depuis la Chine. Shein c’est aussi 250 000 références disponibles chaque jour, soit 10 fois plus que Zara par exemple. Des chiffres vertigineux et qui soulèvent des questions. Comment l’humanité en est-elle arrivée là ? A t’elle besoin de tant d’offres ? 
 
A l’heure où les sonnettes d’alarmes de la planète ne cessent de résonner, Shein semble cocher toutes les cases polluantes en tant qu’industrie du textile. Pourtant, de nombreux panneaux ont été placés en magasin pour mettre en avant une politique écologique vertueuse. 
 
Or, rien ne semble pouvoir la freiner. De nouvelles boutiques ouvriront le 15 novembre à travers la France et il y a fort à parier que d’autres viendront troubler la fête. 
 
Ressembleront-elles à cette matinée ? Deux camps contenus par des barrières de part et d’autres. D’un côté, ceux qui disent simplement vouloir « profiter des prix », de l’autre, ceux qui usent leurs voix et brandissent des pancartes contre l’exploitation, le gaspillage, le cynisme écologique. Des individus qui ne s’écoutent plus aux regards fuyants, séparés par les forces de l’ordre. Une scène banale et tragique à la fois, comme si la fracture du monde tenait désormais dans la largeur d’une voie de bus.
 
Pendant l’après-midi, la file d’attente s’est allongée, les sacs ont gonflés et les stories se sont multipliées. L’entreprise se vantera d’une hausse de visiteurs de plus de 90% sur la journée. 
 
En parallèle, le gouvernement a engagé une procédure de suspension à l’encontre de la plateforme si elle ne conforme pas à la législation en vigueur. Il a également ordonné une opération d’une ampleur exceptionnelle envers les colis de Shein. Le jeudi 6 novembre, ce sont près de 200 000 colis qui ont été bloqués à l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle. Ces derniers devraient tous être ouverts par les services douaniers afin de vérifier la conformité des produits. 
 
Ds chiffres qui donnent encore le tournis… et des affaires à suivre. Ce 5 novembre, ce n’est pas seulement une boutique qui a ouvert, mais une faille. Entre deux vitrines, deux visions du monde qui se font face. Celle du confort immédiat et celle du futur qu’on abîme. 
 
Il serait illusoire et trop simple de faire de Shein le seul coupable. Le géant chinois n’est que le miroir grossissant d’un système bien plus vaste, celui d’une industrie qui s’empresse de produire, de vendre, d’oublier et de jeter L’iceberg est immense, la marque n’en est que la partie émergée et le naufrage est collectif. 
Mots: Camille Balland
Photos : Alizée Bauer pour Hum média 

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