Existe-t-il un « bon café » ?
Notre tasse de café mute à vitesse grand V, tirée vers le haut par ce qu’on appelle le « café de spécialité ». A-t-il un avenir en dehors de sphères culturelles bien spécifiques ? Doit-il seulement en avoir un ? On en parle avec celles et ceux qui le font.
Mots & photos : Mathias Riquier
Publié le 15/09/2026
Pour beaucoup, on y revient trois fois par jour, sans couper les week-ends. On le boit noir, par mugs entiers, ou en espresso bien serré, parfois sans trop savoir pourquoi : parmi les 73 % d’Européens à boire du café, une grande majorité continue à en consommer la version industrielle. Produisant ainsi une référence gustative et culturelle partagée par tous, peu questionnée, qui nous apparaît comme la seule version possible de cette boisson qui stimule nos réunions du lundi matin. Rassurons-nous : l’histoire de cet or noir, « intimement liée à des aspects bien sombres de l’humanité » selon Antony Wild, auteur de Coffee: A Dark History, semble toutefois évoluer en même temps que son goût.
Au fond d’une rue résidentielle du quartier Doulon-Bottière, à Nantes, se situe une anomalie. En pénétrant dans l’arrière-cour puis dans le hangar qui semblent correspondre à l’adresse que je cherche, je tombe non pas sur une, mais sur trois personnes affairées à goûter un panel de cafés – une session de « cupping », dans le jargon. Laure Pairin, François Di Dio et Laurent Branthôme sont, selon les modes de pensée entrepreneuriaux classiques, « concurrents ». Ils développent pourtant leurs trois marques – Café LouLé, Café Machin et Kultivar – au même endroit, utilisent le même torréfacteur, les mêmes espaces de stock, la même ensacheuse. « On n’y voit que du positif », assure Laure. « On est pourtant d’accord pour dire qu’on aurait pu faire ça chacun de notre côté, sûrement avec un peu plus de temps, mais passer du temps ensemble nous fait grandir plus vite. » Dans cette pièce se situent un tiers des neuf torréfacteurs artisanaux de Nantes, les seuls qui aient choisi « l’option coloc ». « Ça sert totalement notre mission, qui est de développer un café de qualité, avec un vrai savoir-faire, décorrélé des systèmes de production classiques du café », abonde Laurent. « Et quand on se retrouve à négocier avec le même client une fois de temps en temps, on en parle, c’est pas sorcier. » À trois, mais seuls ou presque dans leurs entreprises respectives, ils ne comptent pas leurs heures : leur modèle économique fonctionne, mais leurs marges sont beaucoup plus minces que celles des géants du secteur.
Côté bourse
Soumis à la spéculation boursière depuis la fin du XIXᵉ siècle, le café est maintenu dans un système censé générer du profit à grande échelle pour la brochette d’industriels du secteur. Déjà présent dans toutes les couches de la société il y a cent cinquante ans, il finit par se démocratiser au siècle dernier grâce à l’avènement des marques qui poussent l’industrialisation des processus de production pour augmenter leurs marges, ainsi qu’à l’introduction du café soluble au tournant de la Seconde Guerre mondiale. Des quantités énormes produites dans le Sud global, qui doivent être préparées à la vente rapidement et en minimisant les coûts : le grain de café est perçu comme une matière brute, la torréfaction (l’acte de chauffer le grain « vert » pour en révéler les arômes) un processus dont on retire la subtilité pour traiter de gros volumes rapidement. « Aujourd’hui, dans les 80 % de gens qui boivent du café, les trois quarts l’achètent encore en supermarché », pointe Laurent. En France, 203 000 tonnes de café ont été vendues en grande surface en 2023.
Les distributeurs de café pour la restauration, les hôtels, les bistrots ou les entreprises (Cafés Richard étant le plus gros d’entre eux) répondent à la même logique de rentabilité : élever les volumes, baisser les coûts de production, faire accepter le goût de la marchandise produite comme un standard. La restauration, « rapide » comme « à table », représente 70 % de la consommation « hors de chez soi », auxquels on ajoute 20 % pour les sacro-saints distributeurs de café dans le couloir de la compta. Le grain « mainstream » est partout.
Notre trio se place naturellement en face : « On est vraiment là pour essayer de donner le déclic aux gens », explique Laurent. « C’est comme pour le pain, les légumes bio ou tout autre produit où tes choix comptent dans le goût comme dans la qualité. Le café, c’est exactement pareil, c’est souvent une petite révélation. » Ce déclic, pour ma part, date d’il y a dix ans, lors de la dégustation d’un simple espresso dans un espace dédié au bon café. Davantage d’acidité, une amertume subtile, non invasive, des arômes qu’on arrive à distinguer, un goût puissant mais agréable en bouche. Pour la première fois, je ressentais qu’il y avait, derrière la boisson que je buvais machinalement tous les jours, un produit naturel.
« On vise justement les structures qui sont emprisonnées dans le café de distributeur », explique François. « Amener ce choc gustatif du café bien produit dans de petites entreprises du coin qui veulent faire mieux, dans des restaurants qui travaillent bien et qui ne veulent pas proposer un café cramé à la fin du repas, dans des collectivités… Là-dessus, on n’en est qu’au début de notre job de démocratisation, il y a encore plein de travail devant nous et c’est une bonne chose. »
Sur le chemin, les torréfacteurs artisanaux rencontrent des alliés de circonstance. La culture « coffee shop », qui explose dans les années 1990 avec Starbucks en tête de pont, fera des petits ; les consommateurs qui traversent ce système, dans lequel le café n’est pas franchement plus respecté qu’ailleurs, en ressortent au moins avec la notion de plaisir accolée au produit. À la maison, c’est la révolution des capsules qui fait bouger les lignes – un produit qui fait apparaître la notion de « bon café » pour le plus grand nombre, dans sa rupture avec le goût classique du café produit jusque-là, les géants du secteur profitant de leur mainmise sur ces formats « fermés », très polluants, pour maintenir des standards de goût en y ajoutant des arômes. François y voit une certaine forme d’ironie : « On reproche parfois son prix au café artisanal. Des gens qui achètent du café à 70 ou 80 € le kilo, il y en a déjà plein : ils l’achètent en capsule ! » Il reconnaît toutefois que Nespresso ou d’autres comme Senseo ont joué un rôle dans l’évolution des mentalités sur la consommation de café, enclenchant l’étape suivante. Le marché des machines à espresso avec broyeur intégré a été multiplié par cinq entre 2017 et 2022, leur taux d’équipement atteignant 13 % en 2025, un marché en pleine expansion qui profite naturellement aux vendeurs de café en grain. Une logique qui va souvent avec une consommation moins frénétique et plus raisonnée, selon Laure : « Je n’ai pas l’impression de vendre mon café uniquement à des gens qui en ont les moyens. Comme pour plein d’autres produits qui ne sont plus seulement produits n’importe comment, il y a des gens qui y vont parce que c’est hyper important pour eux. On voit des étudiants acheter notre café : ils en boivent moins, mais ils s’y retrouvent. »
Le café comme mode de vie
Au cœur de Nantes, comme dans toutes les grandes villes occidentales, il est désormais très facile de boire un bon café : il suffit de se pointer dans un « café de spécialité ». Ce terme, qui définit autant le produit que le lieu dans lequel on le consomme (juste assez différencié du coffee shop, parfois trop affilié à la culture Starbucks), doit garantir une provenance, une expérience, une sociabilité. La taille et la sociologie de Nantes ont permis de voir émerger près d’une vingtaine de ces établissements. Je me rends à Horizon, situé au cœur d’un micro-quartier de galeries, de tatoueurs et de restaurants, pour discuter avec Florian Cluzel, co-gérant de deux cafés avec sa compagne Adeline Even. « C’est vrai qu’on commence à être nombreux », admet-il. « À Paris, je crois qu’ils tournent à deux ouvertures par semaine, donc on a de la marge. S’il y a une bulle qui se crée, on la verra vaciller là-bas d’abord, mais on a une vraie culture de la camaraderie ici qui nous rend tous résilients. » De fait, beaucoup de cafés nantais se donnent des coups de main, dans un esprit d’équipe similaire à celui qui anime la partie torréfaction.
Un consommateur de café lambda pourrait avoir des sueurs froides en jetant un œil aux prix. La « cave à café » qu’est Horizon propose, en plus d’espressos et de cafés filtres nécessairement un peu plus chers qu’en brasserie, des paquets de café de torréfacteurs pointus d’Amsterdam ou d’Oslo, souvent à plus de 20 euros les 250 grammes. « Je comprends qu’on puisse trouver ça cher de prime abord », explique Florian, « mais il faut bien comprendre ce qui est à l’œuvre. Ton café, il est produit dans des fermes, très loin d’ici, par des gens passionnés ; on pourrait d’ailleurs comparer leur travail avec celui de maraîchers ou de viticulteurs locaux. » En écho, François, de Café Machin : « En France, on n’a aucun problème à envisager une bonne bouteille de vin de Loire à 15 euros pour la boire entre amis, laquelle sera consommée en 45 minutes, et c’est bien normal de rémunérer un artisanat de qualité. Pourquoi devrait-on penser autrement l’achat d’un produit comme le café, travaillé avec amour, avec encore plus d’intermédiaires et un transport plus complexe, alors qu’un paquet de 250 grammes te fera minimum une semaine ? »
Avant de siroter un espresso, le grain de café a en effet été cueilli, processé de diverses manières, séché, exporté, transporté, avant d’être torréfié et vendu. Tout ça dans une interaction Sud-Nord, dans 100 % des cas. Le caféier ayant besoin d’un climat spécifique pour se développer, les pays exportateurs pivotent tous autour de l’équateur : Amérique centrale et du Sud, Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est. « C’est le point qui me dérange le plus », admet François. «L’économie et la consommation de café tiennent encore sur le fait que c’est un produit d’exploitation coloniale à la base. Lorsqu’on achète un café vert à 9 euros le kilo, je considère que le travail fourni par les producteurs n’est pas assez valorisé. Et en même temps, on serait incapables de faire le café qu’on fait aujourd’hui si ces personnes étaient rémunérées non pas aux standards locaux, mais européens.»
Le moment des choix
Alors, stop ou encore ? Nous voilà dans une situation typique de marché globalisé induit par les formes historiques du capitalisme, ce qui rend cornéliens tous les choix des acteurs de cette « culture du bon café ». « C’est une grande question », reconnaît Laurent. « Doit-on convertir au café de qualité toutes les personnes qui boivent de l’industriel ? Ou doit-on viser un monde où seulement certains en boivent, parmi plein d’options de boissons produites localement ? » À ce dilemme s’ajoute la nature des leviers de démocratisation, ou de maintien dans une consommation « culturelle » – les prix, donc, mais aussi le marketing et l’ensemble des connaissances, des valeurs et des codes partagés par la « communauté café ». À commencer par le terme « café de spécialité », traduction littérale de specialty coffee, qui lui donne une connotation plus « haute » en langue française.
À la terrasse d’Horizon, Florian tempère : « On a évidemment nos langages bien à nous dans cette sphère, à commencer par la dénomination des cafés qu’on sert aux clients » – « V60 », « cortado », « cold brew » ou « aeropress » correspondent à des manières et des outils d’infuser le café ou de le mélanger avec du lait. « Mais on n’a certainement pas ouvert deux cafés pour s’y retrouver entre nous ! Moi, je fais ce métier pour vraiment faire découvrir le bonheur de boire du bon café à tout le monde. Le café de spécialité est meilleur dans tous les domaines, écologique, social, économique ; il répartit mieux les richesses. »
Tous s’accordent sur une chose : la révolution est en marche, et n’est pas réversible. Le choc gustatif provoqué par l’entrée dans le monde du café de qualité, couplé à la caféine, stimulante et addictive, assure au café sa survie au sein des produits de nécessité dans la période qui est la nôtre. Dans cette prise de conscience gustative et culturelle, qu’on s’en réjouisse ou non, notre café n’aura plus le même goût.
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