Tout le monde craque pour les chips
Entre les mastodontes de l’agro-industrie qui saturent les rayons de saveurs toujours plus improbables et les petites maisons familiales qui défendent bec et ongles un savoir-faire artisanal, la chips s’avère un sismographe des tensions de notre époque.
par Émilie Laystary
Photos : Julie Vandal pour hum média
Le 17/07/2026
15h, plage de l’Estaque. Une petite brise taquine le port sans vraiment rafraîchir personne. Un couple de retraités remonte de la baignade, panier au bras — une serviette à moitié dehors, deux ou trois magazines qui dépassent. Ils ont la démarche molle de ceux que le soleil a bien eus, et ils s’arrêtent devant Lou goustado de l’Estaco, l’une des trois baraques à chichis et panisses du coin. « On se prend un paquet de chips ? », lance Gérard, qui a déjà en tête l’apéro de ce soir avec les voisins. Plus loin, des minots se partagent le même snack, englouti avec des canettes de soda. Bien que ces échoppes soient surtout connues pour leurs chichis et panisses, elles ont d’abord commencé par vendre des chips, artisanales et en vrac.
Ici, pas d’emballage industriel, ni de logo. Stéphane, le patron, plonge une pelle dans un large bac en plastique et en remonte de généreuses poignées dorées, qu’il dépose dans un sachet en papier blanc. « On fait le choix de les vendre nature pour faire plaisir à notre clientèle de personnes âgées qui doivent respecter un régime sans sel. Mais libre à chacun ensuite d’assaisonner à la maison », précise le taulier.
Longtemps, les « frites », comme on les appelait encore, se préparaient sur place. Dans les années 1960, la baraque ne proposait rien d’autre que ces chips, très prisées des riverains. Ce sont les jeunes du coin qui s’y relayaient chaque été, épluchant les pommes de terre à la chaîne. André, 76 ans aujourd’hui, s’en souvient encore : « J’y passais des heures et des heures, assis à l’ombre de cet arbre. Je pouvais éplucher jusqu’à 150 kilos de patates par jour au point d’en avoir une épaisse corne sur la main. » Les années 1970 et 1980 amènent avec elles un tournant inattendu : le surplus de pois chiches dans les récoltes du Rove. « C’est à ce moment-là que les baraques à frites se mettent à vendre des panisses, spécialité de la cuisine provençale et ligure à base de farine de pois chiches », raconte Stéphane. Les nouvelles normes d’hygiène finiraient par trancher la question à leur manière, en interdisant tout mélange des bains de friture. C’est la fin des chips préparées minute, sur place, et servies chaudes.
Aujourd’hui, Stéphane s’approvisionne chez Éric Pagnon de Family Chips, entreprise familiale spécialisée dans les chips artisanale. Récemment, cet entrepreneur installé aux Pennes-Mirabeau a repris la marque Chips d’Allauch, bien connue des familles provençales. « Je suis né à Marseille, j’ai grandi avec ces chips artisanales, au goût rustique, légèrement grasses et un peu salées. Cela m’a fait quelque chose de voir qu’elles étaient menacées de disparition », se souvient-il, à l’annonce de la liquidation judiciaire en mars dernier.
En France, nous mangeons aujourd’hui plus d’un kilo de chips par tête et par an. Qui aurait parié, il y a une décennie, sur la chips comme locomotive de la grande distribution ? Tout en restant encore loin derrière nos voisins d’outre-Manche ou d’outre-Atlantique, notre consommation de chips a largement augmenté ces derniers temps : +42 % de croissance en 10 ans, selon le cabinet d’analyse des tendances de consommation Circana, avec un coup d’accélérateur pendant le Covid, période propice aux apéros de confinements. Le rayon chips de supermarché est désormais un petit sismographe des goûts de l’époque : on y lit, côte à côte, la nostalgie du terroir et l’appétit pour l’insolite : la pomme de terre de pays d’un côté, le kebab en sachet de l’autre. Les fabricants abreuvent les grandes surfaces d’une offre diversifiée, entre jeux de texture et saveurs toujours plus originales.
Saratoga Springs, berceau de la chips ?
L’histoire des chips en France prendrait sa source bien loin de nos frontières. On raconte que tout commence à Saratoga Springs, un lieu de villégiature très prisé, dans l’État de New York. La légende veut qu’en 1853, un cuisinier du nom de George Crum, excédé par un client qui trouvait ses frites trop épaisses, ait taillé ses pommes de terre en copeaux si fins qu’ils en devinrent translucides — avant de les plonger dans l’huile bouillante jusqu’à ce qu’ils rendent leur dernier soupir de croustillant. Les « Saratoga Chips » étaient nées. Que le récit soit véridique ou romancé, il a traversé l’Atlantique avec le produit, intact dans sa saveur narrative.
Cette histoire est vraisemblablement « une légende, mais avec des éléments de réalité », nous indique l’historien belge Pierre Leclercq, spécialisé en alimentation. Selon l’expert de de la pomme de terre frite (Université de Liège, au sein de l’Unité de Recherche Transitions), « les Saratoga Chips ont bel et bien existé » sous la forme de « très fines tranches de pommes de terre passées à la friture ». « D’ailleurs, la recette est déjà dans The Cook’s Oracle de Kitchiner, recueil de recettes américain de 1817. La recette est donc popularisée par les vendeurs du lac Saratoga dont le succès touristique est considérable », fait remarquer l’historien. Ce tour de main se distingue notamment des « fried potatoes in french fashion » ou « pommes de terre frites, en français dans le texte », qui étaient des quartiers (ou tronçons) plongés dans un grand bain de graisse.
Le discret rôle de la cellophane
Ce qui précipita la chips dans l’ère industrielle ne ressemble à aucune révolution : c’est une série de petits problèmes pratico-pratiques, résolus à tâtons, par des gens ordinaires. Dans les années 1920, un vendeur ambulant du Tennessee du nom d’Herman Lay mit au point une machine à découper les pommes de terre, soustrayant d’un coup le produit à la lenteur artisanale pour l’arrimer à la logique du volume et du rendement. Mais la machine ne suffisait pas. Les chips voyageaient alors dans des tubes et des tonneaux, et celles du fond, trop salées, grasses et réduites en miettes, finissaient invariablement à la poubelle.
La solution vint d’une certaine Laura Scudder, qui eut en 1926 une idée d’une simplicité désarmante : elle demanda à ses ouvrières d’emporter chez elles des feuilles de papier paraffiné, de les plier en sachets au fer à repasser, puis de les rapporter à l’usine le lendemain matin pour les remplir de chips encore chaudes. Ce geste presque domestique, conjugué à l’invention contemporaine de la cellophane, transforma en produit de masse ce qui n’avait été jusque-là qu’une spécialité de comptoir. Laura Scudder fut d’ailleurs la première industrielle de l’histoire à faire figurer une date de fraîcheur sur ses emballages, posant sans le savoir les bases de ce qui deviendrait une obligation légale mondiale.
Le reste appartient à l’histoire froide des fusions et des capitaux : H.W. Lay & Company absorbait la Frito Company en 1961 pour former Frito-Lay, laquelle épousait Pepsi-Cola en 1965 pour engendrer PepsiCo, cet empire discret dont les chips colonisent aujourd’hui les rayons de plus de 150 pays, du Japon à la Finlande, du Mexique à l’Arabie saoudite. Le marché mondial des biscuits apéritifs se gorge peu à peu de marques industrielles pour la plupart anglo-saxonnes.
Le chipsier français
Aujourd’hui, l’origine France est devenue un argument de vente pour capter la confiance des consommateurs, qui recherchent des produits fabriqués localement, souvent sans huile de palme, à partir de pommes de terre régionales. Chips fermière des Flandres, chips de l’Aveyron ou encore chips du Perche sont autant de productions locales, cuites au chaudron et souvent vendues dans des épiceries du coin.
Au rayon des succès français, cette fois dans les grandes et moyennes surfaces, on trouve la marque bretonne Brets. En 1995, la première usine sort de terre à Saint-Gérand, avec une ligne de production, seize employés, et une première chips aromatisée au poulet braisé — une audace, à l’époque, sur un marché dominé par le tout-sel. La société travaille dans l’ombre, sous-traitant pour Flodor ou produisant en marques de distributeurs pour E.Leclerc et Intermarché — 80 % de sa production en 2012 ne porte pas encore son nom. C’est la décennie suivante qui change tout.
À partir des années 2010, Brets, la marque propre d’Altho, s’impose comme la première à proposer des chips aromatisées en France et s’engouffre dans une logique d’innovation continue : chips bio labellisées Agriculture biologique dès 2011, chips de légumes en 2013, chips au sarrasin née d’une collaboration avec un crêpier breton en 2021. Le chiffre d’affaires passe de 76 millions d’euros en 2011 à 206 millions en 2022. En 2021, Brets dépasse Lay’s sur le segment des chips aromatisées.
Toujours plus d’arômes
Tartiflette, aligot à l’aveyronnaise, chèvre et piment d’Espelette, fromage du Jura, carbonade flamande ou encore falafel à la libanaise… Le catalogue des arômes ressemble moins à une gamme commerciale qu’à une cartographie désordonnée de ce que les Français mangent au quotidien. Derrière cette abondance se cache une stratégie mais aussi un fait de société.
Aliment autant que support, la chips n’a pas forcément de goût unique. Ou plutôt, elle est assez neutre pour en porter n’importe lequel. Elle est, au sens presque technique du terme, un vecteur : une surface poreuse, croustillante et capable de transporter n’importe quelle saveur jusqu’au palais. C’est cette plasticité qui rend possible l’exercice de traduction culinaire auquel se livre Brets depuis ses débuts : prendre un plat ancré dans une géographie, un hiver, un repas de famille (une tartiflette de montagne, un aligot paysan, un bleu d’alpage) et le condenser en arôme en poudre, en quelques secondes de craquant. Le sociologue Claude Fischler remarquait dès 1990 que le mangeur contemporain est un être en quête perpétuelle d’incorporation : manger, c’est faire entrer en soi un aliment qui participe à la construction de son identité (L’Homnivore, éd. Odile Jacob, 1990) .
Brets a, d’une certaine façon, industrialisé cette quête. La diversité des saveurs n’est pas que marketing : elle reflète une tension propre à la société française contemporaine, qu’on pourrait analyser comme une contradiction entre universalisation des modes de vie et résistance identitaire par le goût. D’un côté, Brets propose des chips au kebab ou au curry, comme autant d’emprunts à une mondialisation alimentaire que les Français pratiquent sans toujours la revendiquer. De l’autre, elle multiplie les références au terroir régional avec une précision surfant sur la mode du locavorisme : ce n’est pas une chips au fromage, c’est une chips au bleu d’Auvergne ; ce n’est pas une chips à l’oignon, c’est une chips à l’oignon de Roscoff. La géographie s’invite dans le sachet. La cuisine française, note Thibaut de Saint Pol dans la revue Raisons politiques, a toujours réconcilié le local et le national en affirmant que la nation se compose et s’enrichit de la diversité de ses terroirs multiples. Brets joue précisément de cette équation en faisant de chaque nouvelle saveur régionale un acte de fierté douce.
Ce qui a brutalement accéléré ce succès, c’est l’irruption des réseaux sociaux, et surtout la découverte, par la marque, qu’elle n’avait pas à payer pour y exister. À partir de 2023, des vidéos de dégustation à l’aveugle commencent à circuler massivement sur TikTok et Instagram. Une première vidéo « Je goûte dix saveurs de chips Brets » de la créatrice de contenu Manon Réaction dépasse le million de vues ; McFly et Carlito, deux des YouTubeurs les plus suivis de France, se filment en visite dans une usine Brets (avant de lancer eux-mêmes Brosti, leur propre marque de chips). Le ressort du marketing régional est simple : la saveur improbable provoque la discussion. Un phénomène qui illustre la montée d’un nationalisme alimentaire ordinaire, ne passant plus par la haute gastronomie mais par les rayons du supermarché.
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