Pourquoi le local coûte-t-il plus cher et qu’est-ce que cela révèle de nous ?

Acheter local est devenu un geste presque réflexe. Une façon de « faire mieux », de consommer avec conscience, de soutenir des producteurs de proximité et de se reconnecter à un territoire. Mais derrière la promesse vertueuse du circuit court, un paradoxe s’impose : le panier plus responsable est souvent plus cher. Pourquoi ce « mieux » a-t-il un coût ? Et que dit-il de notre rapport à la valeur, au travail et à la responsabilité collective ?
 
Philippe Moati, économiste et cofondateur de l’Observatoire Société et Consommation, décrypte les paradoxes d’une époque qui rêve de sobriété tout en restant attachée à la facilité.Depuis la révolution industrielle, notre économie repose sur un principe simple : plus on produit, moins chaque unité coûte. Les grandes séries, la standardisation, la logistique optimisée permettent de baisser les prix. « Revenir au local, c’est un peu revenir à l’avant-révolution industrielle : une multitude de petites productions, souvent artisanales, sans les gains de productivité du monde industriel. » Autrement dit : plus de sens, moins d’échelle. Produire à proximité, c’est renoncer à une part de rentabilité.
 
Le problème est aussi géographique. Tous les territoires n’ont pas les mêmes atouts, ni les mêmes ressources. Philippe Moati rappelle le principe selon lequel chaque région a intérêt à se spécialiser là où elle excelle, et à échanger avec les autres pour créer un gain collectif. «Le commerce interrégional repose sur cette idée. Quand on privilégie le local, on s’éloigne de cette logique de spécialisation. On gagne en proximité, mais on perd en efficience économique. »
 
Cette réalité se traduit très concrètement dans des secteurs comme le textile, où la plus grosse partie des coûts repose sur la main d’œuvre. « Les écarts salariaux entre les pays sont énormes, et les usines françaises ne travaillent pas sur les mêmes volumes que les usines chinoises. Sans économie d’échelle, le coût de chaque pièce explose. »
 
Le transport local, souvent perçu comme plus vertueux, peut s’avérer paradoxalement plus coûteux. « Un semi-remorque plein sur autoroute coûte parfois moins cher qu’une camionnette qui fait la tournée des fermes ou des marchés, explique-t-il. Les circuits courts ne sont pas optimisés : c’est ce qui fait leur charme, mais aussi leur coût. »
 
Le local devient alors une forme de luxe éthique, accessible à ceux qui ont le temps et les moyens de l’adopter.  « C’est souvent un choix réservé aux catégories aisées. On a aujourd’hui deux sociétés qui coexistent : celle des consommateurs conscients, et celle des consommateurs contraints. Les seconds ne sont pas indifférents, mais ils n’ont pas toujours le luxe de la cohérence. »
 
Ce désir de proximité n’efface pourtant pas la contradiction majeure de notre époque : vouloir consommer mieux, sans renoncer à la commodité ni au prix bas.  « Nous sommes écartelés, constate Moati. Il y a ceux qui alignent leurs valeurs et leurs actes, souvent les plus aisés, et les autres, qui font comme ils peuvent. Les sirènes de la consommation, elles, ne faiblissent pas. Le marketing est plus séduisant que jamais, la tentation à bas prix est à portée de clic.»
Derrière le prix du local, il y a aussi tout ce qu’on ne voit pas : le temps, la main, la lenteur.  « On paie une autre économie, moins optimisée, plus humaine. On paie aussi une symbolique : celle du lien, de l’ancrage, d’un monde à taille humaine. C’est presque une forme d’achat existentiel -on choisit une manière d’habiter le monde. »
 
Mais pourquoi ce besoin de « sens » est-il devenu si fort ? « Le monde, tel qu’il va, ne nous convient plus, répond-il simplement. Le climat, la mondialisation, la vitesse, tout cela crée une perte de repères. Le local, c’est une manière de reprendre la main. C’est l’anti-mondialisation : un périmètre maîtrisable, des visages identifiés, quelque chose qu’on peut comprendre et toucher. »
Mots: Mathilde Enthoven
Photos : Alizée Bauer pour hum média 

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