Nul besoin d’être grand sage pour voir que le mythe d’une croissance fondée sur des ressources illimitées appartient au passé. Mais quels récits pour lui succéder ? Dans sa chronique, Alice d’Orgeval explore, par le prisme du vivant, ces lignes de force qui cherchent à redessiner notre époque. Ce mois-ci, c’est dans les musées parisiens qu’elle est allée chercher de quoi comprendre où nous en sommes avec la nature.

Première étape au Muséum, qui célèbre ses 400 ans. Dans la Grande Galerie de l’Évolution, « Artistes au Muséum » invite à traverser quatre siècles de dialogue entre art et science. Il y a de quoi être ébloui devant les murs couverts de planches naturalistes, par la précision du trait et cette volonté de décrire le vivant. Mais un vivant, il faut le dire, souvent bien figé. À l’image de ces oiseaux saisis immobiles sur des branches qui semblent elles-mêmes factices… Cette impression de distance au vivant mérite que l’on s’y attarde. L’historienne des sciences Valérie Chansigaud, auteure des « Français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ? » (Actes Sud, 2017), formule en effet l’hypothèse selon laquelle les Français s’intéresseraient moins à la nature que certains de leurs voisins, jusqu’à ignorer la nature ordinaire, manifester une préférence pour les paysages les plus anthropisés… « Les Français se sont montrés aussi moins efficaces pour faire émerger des mouvements sociaux de protection des animaux et de la nature comme pour instaurer une démocratie pluraliste et véritablement éthique », insiste-t-elle. Comparaison frappante avec le monde anglo-saxon : de Thoreau à Aldo Leopold, de la puissance des associations naturalistes britanniques à l’essor du « nature writing », une autre histoire culturelle de la relation au vivant s’est construite outre-Manche ou outre-Atlantique.
Or, la chercheuse revient précisément sur l’une des grandes figures du Muséum, au XVIIIe siècle, célébrée par l’exposition : Buffon. Elle oppose son rapport à la nature à celui du naturaliste britannique Gilbert White. Là où White observe longuement le vivant sur le terrain et le décrit dans un style élancé, Buffon (1707-1788) travaille largement à partir de collections et de spécimens. Il classe, inventorie, décrit. « C’est ce qui fait la grande originalité de White et le grand défaut de Buffon au regard de notre sensibilité contemporaine », écrit l’historienne. Et de citer Buffon, qui prête ces mots à l’un de ses personnages : « La nature brute est hideuse et mourante ; c’est moi seul qui peux la rendre agréable et vivante : desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler ; formons-en des ruisseaux, des canaux… ». La nature acquiert sa valeur à mesure que l’homme l’ordonne. Derrière la splendeur de cette exposition du Muséum surgit donc une question : observer le vivant suffit-il à nous rapprocher de lui ?
Car notre relation aux autres espèces n’est jamais seulement affaire de connaissance. Elle est aussi pétrie de récits, de symboles, de croyances. Deuxième étape, donc, à la Bibliothèque nationale de France, dans la galerie Mazarin, avec « Histoires d’animaux ». On y mesure à quel point notre regard actuel est l’héritier de plusieurs siècles d’imaginaire collectif. Pourquoi le loup traîne-t-il derrière lui une réputation aussi terrible ? Pourquoi le singe porte-t-il si souvent le vocabulaire du ridicule ? « Le Roman de Renart » constitue une étape majeure de cette histoire : les animaux y parlent, rusent et se comportent comme des hommes. Un exceptionnel manuscrit enluminé rappelle l’immense rayonnement européen de ces récits. L’animal permet de parler de nous, parfois de ce qu’il serait plus difficile de raconter directement.
Le loup en offre sans doute l’exemple le plus spectaculaire. Tantôt animal nourricier avec la louve de Rome, tantôt compagnon des sorcières, loup-garou ou prédateur des fables de La Fontaine, il cristallise les peurs. L’affaire de « la Bête du Gévaudan », à partir de 1764, renforce encore cette construction. Des centaines de loups seront massacrés. Deux siècles et demi plus tard, son retour continue de déchaîner les passions. Nous ne regardons jamais un animal avec des yeux tout à fait neufs. Des siècles d’histoires regardent avec nous.
Dernière étape au musée Marmottan Monet, avec « Histoires de paysages. De Monet à Hockney (1890-2026) ». Son commissaire Pierre Wat ouvre une autre brèche. Le paysage n’est pas seulement ce que l’on contemple. Il est aussi une manière de raconter l’histoire. Au XXe siècle, avec son tableau « Verdun » représentant la fameuse bataille, Felix Vallotton marque une rupture : il ne s’agit plus de peindre les formes, mais les forces. Dans le contexte de la guerre, le paysage devient le récit de ce qui est en train d’arriver. Monet ne dit pas autre chose avec « Les Nymphéas » conçus comme un contrepoint au fracas de la guerre : le paysage absorbe l’histoire et tente d’en dire l’indicible.
Dans les années 30, la grande campagne photographique de la « Farm Security Administration », lancée en plein New Deal, changera aussi la focale en tranchant avec les représentations du rêve américain. L’époque est celle du « Dust Bowl », ces tempêtes de poussière qui ravagent les Grandes Plaines, soulevant des sols mis à nu et épuisés par les cultures intensives. Le désastre deviendra paradoxalement le symbole à la fois des ravages environnementaux provoqués par les activités humaines et de l’ingéniosité déployée pour y faire face : les deux faces d’une même histoire. Des splendides photos de Dorothea Lange ou de Walker Evans, la postérité retiendra la détresse sociale, les visages et les corps de paysans accablés... Dans la même lignée : en France dans les années quatre-vingt, des photographes (Doisneau, Depardon, Koudelka…) sont invités, par la Datar, à parcourir le territoire pour en « réinventer l’imaginaire ». Des images magnifiques … qui donnent à voir une campagne remembrée, aménagée. Paysage et histoire sont devenus inextricables.
La nature se rapproche encore lorsque l’expérience devient intime. Chez David Hockney, quand il se remémore sa campagne natale en un embrouillamini de végétation, bien loin de ses vergers soigneusement ordonnés, ou chez Georgia O’Keeffe, sur les hauteurs de sa « private mountain ». Entrer dans le paysage, jusqu’à presque ne faire plus qu’un avec lui... Presque. Car c’est précisément cette possibilité de fusion que notre progressive déconnexion au monde naturel, dans les cinquante dernières années, vient aujourd’hui mettre en crise. Quand celui-ci n’est pas tout simplement sorti du cadre : « En travaillant sur le paysage du XIXe siècle, remarque Pierre Wat, j’ai été frappé par une absence : celle de l’animal. Où est-il dans le paysage ? Il n’y est presque jamais. »
Cette disparition trouve un écho saisissant dans le travail de l’historien Romain Bertrand. L’auteur du « Détail du monde. L’art perdu de la description de la nature » (Éditions du Seuil, 2019) fait état de cet effacement progressif de notre capacité à décrire finement le monde naturel, tradition littéraire et scientifique qui avait acquis ses lettres de noblesse, notamment avec Goethe ou Alexander von Humboldt. Décrire la nature signifiait prêter attention à ses formes, à ses nuances, à ses relations, trouver les mots précis pour saisir un milieu dans ses détails comme dans son mouvement d’ensemble. Une ambition qui supposait de savoir distinguer les êtres et les phénomènes plutôt que de les fondre dans quelques catégories génériques : l’arbre, l’oiseau, la forêt, le paysage. Or, cette langue s’est peu à peu défaite, en même temps que l’expérience quotidienne des milieux qu’elle permettait de raconter. Quand les mots nous manquent, les images révèlent aussi cette mise à distance.
Exposée à Marmottan, l’œuvre d’Eva Jospin pourrait presque en donner une traduction plastique. Ses forêts et ses grottes sont sculptées dans le carton, mais aucune vie n’affleure à la surface. « La plasticienne française ne cherche pas à imiter la nature, commente Pierre Wat. Elle met précisément à nu une forme d’incapacité à atteindre le vivant. Ses œuvres en exhibent l’artifice, comme un décor de théâtre dont on apercevrait les coulisses ». Nous reconnaissons une forêt, mais pourtant quelque chose nous en sépare. Une distance troublante : elle raconte peut-être notre capacité à fabriquer des images de nature, en même temps que notre difficulté croissante à atteindre le vivant lui-même.
L’histoire ne s’arrête évidemment pas sur ce constat. Les trois expositions conduisent jusqu’à notre époque, et à des artistes qui travaillent désormais depuis la crise écologique elle-même. Après avoir représenté, classé, domestiqué ou tenu la nature à distance, il s’agit de chercher de nouvelles manières de rendre perceptibles nos liens au vivant. L’art contemporain comme format pour réapprendre à voir ?
Conçues comme de belles balades dominicales à vivre en famille, ces trois expositions ébranlent ainsi, à bas bruit, quelques-uns des automatismes culturels qui déterminent ce que nous jugeons beau, sauvage, menaçant, digne d’être protégé... Changer notre rapport à la nature suppose peut-être de commencer par comprendre avec quelles histoires, mais aussi avec quels mots et quelles images, nous la regardons.