Portrait de Gaspard Koenig dans son bureau

L’écologie sans mythologie

Propos recueillis ·
Ingrid Bauer
Photos ·
Alizée Bauer

Philosophe et écrivain, Gaspard Koenig nourrit depuis ses 20 ans un rapport constant avec l’écriture. Lire ses livres, c’est apprendre à le connaître. En 2020, il appelle à renouer avec le respect du vivant et défend une approche résolument scientifique de la nature. Comment nourrit-il ce « sentiment de nature » à travers ses romans et essais ?

En 2018, le philosophe réalise pour Le Point un tour du monde de la tech, explorant l’univers des start-up et de l’intelligence artificielle. Cette enquête va remettre en cause le principe « technophile » qui l’animait. Peu après, Gaspard Koenig entame un voyage de cinq mois à cheval sur les pas de Montaigne, parcourant les sentiers de Bordeaux à Rome. En 2023, le philosophe et romancier engagé se lance dans l’écriture d’une tétralogie, quatre livres construits autour du cycle des éléments : la terre (Humus), l’eau (Aqua), l’air et le feu.

Quel a été l'élément déclencheur de votre bifurcation ?

Mes valeurs n'ont pas changé, elles ont évolué. Ma mère passait du temps dans son jardin et s'est occupée du vivant avec intelligence et sensibilité, d'abord entre Paris et la Picardie, puis vingt ans en Normandie. Elle m'a instillé ses idées, mais je les avais mises de côté par rébellion, les considérant comme un « truc de mamie », surtout sur le nucléaire. Je suis content qu'elle ait vu mon évolution avant de mourir l'année dernière : la graine était là, même si je l'avais occultée.

La vraie rupture dans mon parcours vient de deux livres, La Fin de l'individu et Voyage d'un philosophe au pays des libertés. Ce voyage autour de l'intelligence artificielle a ébranlé ma confiance implicite. On a confié le destin du monde à des nerds j'en suis revenu très sceptique. Avant, j'étais technophile au sens où l'innovation et la technologie faisaient partie des évidences de mon mode de vie urbain. Sans être un adepte du technosolutionnisme, j'avais une confiance naturelle dans le progrès et les avancées scientifiques, sans trop approfondir les sujets. Ça faisait partie de mon paradigme naturel de formation intellectuelle.

J'ai donc entrepris un voyage inverse, un voyage à cheval. Le temps était différent, les gens aussi. Quand on traverse la nature, c'est autre chose, on s'investit soi-même. Au retour, je me suis installé en partie à la campagne et naturellement j'ai commencé à m'intéresser aux vers de terre, à lire les agronomes, les biologistes, et j'ai refait toute ma bibliographie autour de l'écologie.

« On a confié le destin du monde à des nerds, j'en suis revenu très sceptique. »

Gaspard Koenig, philosophe et écrivain

Dans vos romans, comment mobilisez-vous vos lecteurs autour des enjeux éco-politique ?

Mes romans sont vraiment ancrés dans le monde d'ici et maintenant. J'essaie de trouver l'écologie dans la société telle qu'elle est, telle que la vivent les gens, et de mettre en lumière les questions qu'ils se posent et les paradoxes qu'ils traversent. Pour chaque livre, je passe plusieurs mois à faire un grand travail de recherche et de reportage. Pour Aqua, par exemple, j'ai accompagné un maire rural dans son activité pendant une semaine. Pour Humus, j'ai travaillé avec des agronomes. Je fais aussi relire mes livres par des agronomes, des hydrologues. En ce moment, je travaille avec des botanistes et j'ai effectué un stage au Muséum national d'Histoire naturelle ( MNHN) en mycologie pour mon prochain livre.

Comme Zola, je travaille beaucoup la matière du réel. Les romans sont plus accessibles qu'un essai : personne ne se sent agressé. Chacun peut cheminer librement et ne pas se sentir sommé de penser d'une manière ou d'une autre. L'évolution est douce et naturelle. Quand Zola décrit les mineurs, il ne rédige pas un manifeste pour ou contre le capitalisme, il décrit simplement. Le lecteur peut se faire son avis, sans contrainte. C'est en ce sens que le roman est, selon mon expérience avec mon lectorat, un moyen particulièrement puissant, parmi d'autres.

Vous pensez qu'il y a d'autres formes de récits que le roman qui puissent nous inciter à changer ?

Oui. Moi qui lis plus de philosophie que de littérature, je trouve qu'un auteur comme Baptiste Morizot m'éclaire énormément. Son style me parle immédiatement. Le roman reste sans doute plus généraliste. Il existe en réalité de nombreuses autres formes, comme l'expérience sensible, où toutes sortes de valeurs s'inversent : par exemple, ne plus labourer la terre. Mais cela demande aussi un changement de regard, presque esthétique. Comprendre que c'est plus joli d'avoir des herbes hautes, des fleurs des champs plutôt qu'un gazon ras. C'est vraiment toute une esthétique à transformer.

« Dire que Gaïa est en harmonie et que la nature est sympathique, c'est faux. »

Gaspard Koenig, philosophe et écrivain

Partagez-vous le point de vue de François Gemenne, qui dit que tout le monde voudrait être écolo, mais qu'à force de multiplier les alertes, un rejet de l'écologie s'est installé ?

Cette stratégie engendre un manque d'engagement collectif : à force de faire peur, les gens se sentent impuissants et estiment que leurs actions sont inutiles. En schématisant, trop d'effroi provoque l'inaction. Sur le fond, je reste assez optimiste pour la suite. Malgré les vagues de rejet (backlash) observées ici ou là, et quel que soit l'angle sous lequel on aborde le sujet, je suis convaincu que la transition est massivement en cours et qu'elle est activement menée par toutes les avant-gardes.

En tant que passionné de l'agroécologie pratiquée dans le bocage ornais, êtes-vous partisan d'une certaine esthétique ou poétisation de la lutte ?

Entrer dans un romantisme presque écologique, c'est perdre les gens. Si on tend à prêcher par une espèce de poétisation du sujet, cela discrédite parfois la démarche scientifique. Dire que Gaïa est en harmonie et que la nature est sympathique, c'est faux. Le biologiste français Marc-André Selosse explique que la nature est toujours en déséquilibre et que l'extractivisme est aussi au cœur de la nature animale.

Dans Humus, Aqua et d'une manière générale, on sent que vous vous fiez beaucoup à la démarche scientifique, à l'art de la preuve, plutôt qu'à une vision animiste de la nature. Pourquoi ?

Quand j'entends des expressions comme « la montagne me parle » ou « nous blessons la montagne », je me dis qu'on quitte mon ontologie. Si on suit la pensée de Philippe Descola, nous restons fondamentalement des « naturalistes » : pour lui, il est impossible de redevenir animistes, car notre histoire et notre science nous ont fait faire des sauts épistémologiques.

J'ai un immense respect pour la science fondamentale. C'est pour cela que j'ai fait un stage au MNHN et que mon prochain livre sera consacré aux scientifiques. La science, c'est la réfutation, l'art de la preuve, une forme de naturalisme et d'objectivation de la nature. Rompre l'obstacle épistémologique de l'animisme a été la tâche du XIXe siècle. Dès qu'on abandonne cela pour passer dans des considérations qui relèvent plus de la poésie, on se discrédite par rapport à un public plus large et on tombe forcément dans une forme d'élitisme.

En plus, cela me rebute. Comment du granit pourrait-il parler ? Il n'a rien d'anthropomorphe. Idem pour le droit des fleurs ou celui des fleuves. Le droit de la nature existe dans certains pays, mais je ne partage pas cette approche. Descola dit d'ailleurs la même chose en parlant de la nature et de la culture.

Aujourd'hui, les sciences fondamentales nous permettent de comprendre la complexité, l'extraordinaire diversité et source d'enrichissement qu'est le vivant. Donc, appuyons-nous sur elles, surtout. Ne repartons pas sur la mythologie. On peut toujours penser qu'on est chaman, donc animiste, mais ce sont des ontologies très différentes, des cultures très différentes. Nous n'avons pas besoin de ces sauts culturels non désirables pour progresser et pour être heureux dans un nouveau rapport au vivant.

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« Le premier sujet démocratique de l'histoire de l'humanité, c'est l'eau. »

Gaspard Koenig, philosophe et écrivain

Pour faire éclore ce nouveau rapport au vivant dont vous parlez, de quel type de transition ou de démocratie avons-nous besoin ?

Si l'on part d'un point de vue politique au sens large : tout est question de notre habitat. Or, dans cet habitat, la plupart des ressources naturelles sont des biens communs. On est donc obligés d'en prendre soin. Le premier sujet démocratique de l'histoire de l'humanité, c'est l'eau. Tout ce qui touche à la régénération des ressources communes est fondamental. En ce sens, la biodiversité est éminemment politique.

Sur la question de la biodiversité, la démocratie locale et l'idée d'une biorégion sont la clé de résolution du problème. Ce qui consiste à dire que les échelles de gouvernance locale doivent être dessinées en fonction des cohérences géologiques, hydrologiques, agronomiques, culturelles, etc. Donner un réel pouvoir aux citoyens sur leur politique locale, cela va naturellement les inciter à prendre soin d'un environnement qui sera désormais le leur. Un pari risqué, mais extrêmement sain.

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