
Sous la plume de Gabrielle Filteau-Chiba, l’écoféminisme s’entrelace avec la poésie et la révolte pour donner corps à des récits qui célèbrent les paysages comme celles et ceux qui les habitent. Née à Montréal en 1987, l’autrice explore des thèmes allant de la résilience féminine au langage de la forêt en passant par la joie, comme réponses aux violences systémiques. Ses romans Encabanée, Sauvagines et Bivouac (Éd. XYZ ) constituent un triptyque aujourd’hui traduit en dix langues. En 2025, son roman d’anticipation Hexa (Éd.Stock) figure parmi les finalistes du Prix des libraires du Québec et remporte en France le Prix « Écrire la nature » du Festival pyrénéen de littérature. Rencontre avec celle qui veut croire que le monde nous survivra, en dépit des crises écologiques en cours.
J’ai l’immense chance de vivre au Québec, dans un pays où les ressources naturelles sont encore omniprésentes, pour ne pas dire toutes-puissantes. Et quand on grandit au Canada, on est confronté, à chaque saison, à la force des éléments, avec une brutalité magnifique : le froid, les feux, les inondations. Vous l’avez vécu en France cet été avec les feux de forêt. La proximité avec la nature nous inspire de l’humilité. Nous vivons tout au sud, près de la frontière, mais la plus grande partie du territoire est encore sauvage, et à protéger. Cela vient avec une responsabilité d’agir. Écrire est mon mode d’action. Il y a toujours eu en moi quelque chose de très combatif. Aujourd’hui, je considère cet art comme l’expression la plus fine de mon militantisme.
J’ai toujours été très sensible aux sons, aux mots, à la pollution. Même si Montréal est toute petite comparée à beaucoup de métropoles, j’étais beaucoup mieux en nature qu’en ville. Cela remonte à l’enfance : j’avais quatre ou cinq ans quand mes parents ont acheté un chalet, où nous pouvions fuir Montréal tous les week-ends. La première chose que je faisais en arrivant au lac, c’était de me sauver moi-même, derrière le chalet.
C’est là que s’est déployé tout mon imaginaire : mes premiers dessins d’animaux, de feuillages, de champignons, de flocons de neige. Je dessine ces mêmes motifs de la nature, ces mêmes formes géométriques, depuis que je suis enfant. Au fil des années, on devient un peu expert d’un territoire. C’est ainsi que je me sens.
L’idée de départ, c’est toujours une morsure, une attaque. Je me sens outrée, non respectée. Dans Encabanée, mon premier roman, je raconte l’éveil de mon militantisme anti-pétrole, quand j’ai appris qu’une compagnie pétrolière osait tenter de s’installer dans notre forêt sauvage. Il fallait agir. J’avais beaucoup de manuscrits en route, écrits pour le plaisir, sans ambition de publier. J’étais très bien dans ma vie d’ermite, solitaire, de plus en plus en harmonie avec la nature. Si j’ai décidé de publier, c’était pour susciter un éveil des consciences, au Québec, autour de la question du pétrole.
La question revient sans cesse : hier soir encore, au débat électoral, on parlait de pétrole et de gaz de schiste. Tous les quatre ou cinq ans, on nous remet de nouveaux projets sur la table. Encabanée a fait école : il a été traduit dans une dizaine de langues et il est enseigné dans des collèges et des universités. C’est ma manière de raconter ce qu’on fait quand on est attaqué par un géant et qu’on est soi-même un tout petit humain, une artiste, une femme pauvre. Quels leviers a-t-on ? L’art en est un. La prise de parole aussi.
Tous mes livres partent d’une morsure. Dans Sauvagines, mon héroïne se fait prendre dans les pièges de braconniers. Je me suis sentie attaquée chez moi, alors je me suis dit que je devais écrire un roman policier forestier où une garde-chasse renverse le rôle de la prédation : elle n’est plus la proie, elle devient prédatrice à son tour, pour rétablir l’équilibre. Les crimes que je raconte sont des fantasmes, bien sûr. Je ne vais pas traquer un braconnier pour le piéger. Mais c’est le pouvoir de la fiction : faire d’une colère des enjeux dont on peut parler. Chacun de mes livres aborde un axe différent de militantisme.
« Les violences faites au territoire sont aussi celles dont nous souffrons en tant que femmes. »
Je suis mue par un regard très critique sur la logique coloniale et impérialiste : le côté « je prends, j’exploite, je tire avantage ». On retrouve la même dynamique dans le corps social. Le fondement de l’écoféminisme, c’est de comprendre que les violences faites au territoire sont aussi celles dont nous souffrons en tant que femmes. Et j’ajouterais les enfants, les personnes vulnérables, les personnes handicapées, les personnes racisées, toutes les minorités. Cette diversité d’individus, c’est la biodiversité.
J’adore ça. Je suis d’abord une très grande lectrice, alors c’est comme si j’avais déplacé mon regard : au lieu de lire des œuvres déjà publiées, je lis principalement des manuscrits, majoritairement de femmes de la francophonie.
Je suis la première Québécoise à faire le saut comme éditrice en France. C’est un honneur extraordinaire, et il y avait un espace à créer pour que des voix de femmes soient entendues. On le sait, le milieu littéraire est très contrôlé par les hommes : la plupart des propriétaires de grands groupes, des éditeurs, des membres de jurys et des lauréats de prix sont des hommes. Pour une femme, il est difficile de trouver sa place et d’être entendue. Il nous manquait les récits de toutes ces femmes qui vivent en nature, et il y en a tellement ! Je reçois énormément de manuscrits. Nous avons eu raison de penser que ces femmes attendaient, entre guillemets, un safe space.
J’ai presque quarante ans et j’accompagne des femmes dans la vingtaine. Je vois donc mon rôle comme celui d’une grande sœur, ou d’une marraine, pour rester dans le langage des contes. J’ai écrit et publié une dizaine d’ouvrages de formes différentes, poésie, roman, et j’ai été accompagnée par plusieurs éditeurs au Québec et en France. Je me sens prête à aider à mon tour toute une génération d’autrices. En ce moment, j’édite le manuscrit d’une bergère des Alpes, qui n’a pas toujours Internet : quand le réseau passe, on s’envoie des versions du document.
Avec la maison d’édition, nous avons décidé de ralentir et de faire une littérature lente, soignée et calme, à notre image. Nous n’aimons pas lire les manuscrits à l’écran. Nous préférons recevoir un colis avec le papier choisi par l’autrice et sa calligraphie sur l’enveloppe. C’est tellement plus personnel, plus humain, et c’est aussi révélateur du soin, du temps, de la personnalité de la personne.
Dans la collection « Animales », je ne publie que des femmes : c’est la ligne que je me suis donnée. Ce sont toutes des lectrices qui m’ont lue à différents moments de leur vie puis qui m’ont choisie quand elles ont décidé d’envoyer un texte. Le fait qu’elles entrent en contact avec moi est donc d’abord un acte de foi, de confiance, parce ce qu’on ne se connaît pas. Cela me touche beaucoup. La plupart des auteurs que j’aime sont décédés, inaccessibles. À l’inverse, je développe ici avec mes lectrices une relation d’abord épistolaire, puis éditoriale. C’est comme avoir une famille d’autrices. Un groupe de femmes dont j’aide un peu à mettre en lumière le talent. Ma notoriété en France leur donne aussi un gage de qualité : mes lecteurs savent que si j’ai choisi un texte, c’est qu’il y a une sororité, des valeurs communes. On baigne dans l’écoféminisme, dans l’amour des animaux et la protection de la nature.
C’est aussi une façon de me mettre derrière l’autre. Devenir une personnalité publique est une chance, mais c’est très prenant, et j’aime être dans les coulisses, me taire un peu et laisser la place à d’autres voix. Je vais bientôt faire des tournées pour animer et accompagner les autrices dont j’ai retravaillé les textes : ce sera moins moi qui serai en avant.
L’écoféminisme, c’est aussi la puissance de la douceur, la puissance du lien entre les femmes, quelque chose qu’on a perdu en Occident. Depuis l’Inquisition, on nous a appris la compétition, la dénonciation, l’atteinte à la réputation. Tout ceci nous a séparées. Aujourd’hui, avec le culte du corps et de la beauté, on est encore dans la concurrence, la division sociale.
L’écoféminisme, c’est prendre soin de nos liens avec les humains, avec les animaux, avec la nature et cultiver cette douceur entre nous. C’est très inspiré des sagesses autochtones d’Amérique du Nord : on passe de la hiérarchie au cercle. Cercle de parole, médiation, consensus, partage du temps de parole, échanges entre femmes de générations différentes : c’est un modèle d’inspiration autochtone.
Dans ces sociétés, les femmes étaient beaucoup plus libres. Quand les premiers colons européens sont arrivés en Amérique, ils ont été choqués par la liberté sexuelle des femmes, qui pouvaient prendre un mari, puis un autre. C’étaient des peuples nomades, qui avaient besoin de faire des alliances avec différents clans, ce qui favorisait la paix. On ne possédait pas une femme : elle n’appartenait à personne. Elle pouvait être enceinte, se remarier en portant le bébé d’on ne sait qui. Je trouve cela magnifique : cette liberté du corps, cette sororité. L’écoféminisme est un mot un peu cartésien, inventé pour nommer les choses, mais tout cela existait déjà. C’est un appel à revenir.
Il y a des années, j’ai mis des mots sur un principe de ma vie : le « féminisme rural ». Je voulais alors me distinguer du féminisme des générations précédentes. Oui, il faut se battre pour l’équité salariale, pour plus de place dans les lieux de pouvoir, mais on peut aussi être féministe et opérer un retour à la terre. C’est ce que j’avais envie de faire et je me sentais à cette époque jugée par les féministes autour de moi. On me disait : « Tu as l’intelligence pour avoir une grande carrière, tu devrais changer les choses de l’intérieur. Pourquoi te retires-tu de la société, de ta famille, de tes proches ? »
Mais pour moi, être féministe, c’était d’abord écouter la petite voix à l’intérieur de moi, cette voix d’enfant tellement plus heureuse dans la forêt. C’est encore le cas : je ressens la conviction qu’un féminisme rural, un écoféminisme, c’est écouter la petite voix de l’enfant en soi et retourner dans les territoires qui nous émeuvent et qui nous touchent. J’ai beaucoup déménagé dans ma vie et je suis installée aujourd’hui dans la région d’où venait ma grand-mère. C’est un hasard, mais nous sommes des animaux : nous avons tendance à revenir à là d’où nous venons. Parfois, cela prend plusieurs générations. Les peuples autochtones avaient ces grandes traditions millénaires de migration. Bouger puis revenir à nos racines…
C’est une très belle question. Cela peut effectivement être vu comme un luxe : il faut avoir les moyens de se déplacer, le temps de le faire, ne pas être endetté… Dans mon premier livre, je raconte qu’on peut partir avec très peu. J’étais excessivement pauvre, avec zéro dollar sur mon compte, et j’habitais une cabane sans électricité ni eau courante. Sans factures, c’était une existence assez frugale, un exercice de minimalisme. Or, avec la crise écologique et la hausse du prix du pétrole, du gaz et de l’électricité, simplement survivre en ville coûte très cher.
Je pense qu’un retour à la terre est aussi un retour aux régions où il y a des maisons inhabitées, de grandes demeures laissées à l’abandon. On peut habiter le territoire différemment. J’ai moi-même vécu presque un an dans une commune agricole où j’ai appris à prendre soin des bêtes, à faire pousser mes premiers légumes et mes plantes médicinales. Nous étions quinze jeunes adultes, avec des bébés et des animaux, à partager une très grande maison, les uns sur les autres. C’était inconfortable, mais cet exercice de vie collective a aussi été très riche. J’ai par la suite compris que je me devais d’essayer de vivre seule dans une cabane. Mais chacun est différent.
Il ne faut pas forcément être propriétaire ni avoir quelque chose de parfait au départ. Il faut baisser ses attentes, se mettre en danger. Quand je suis partie vivre en forêt, je l’ai d’abord vécu presque comme du camping : un sac de couchage, des livres, des provisions. Je n’avais pas d’emploi, pas de certitudes, rien devant moi. C’était une grande prise de risque. Aujourd’hui, je considère que ce moment a été mon saut dans la vie adulte, même si j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans : c’était le premier acte de courage que je posais, un pas de côté complet.
Je suis récemment tombée sur une phrase d’un psychologue dont je ne me rappelle plus j’ai oublié le nom. Dans les contes, quand il y a souvent un embranchement avec entre deux sentiers, : la voie facile et la voie plus longue. Or, la vraie réponse n’est souvent ni l’une ni l’autre : il faut créer son propre sentier. Il faut un geste créatif. Suivre le chemin tout tracé ne me convient pas. Partir complètement à l’arrache en forêt non plus. Mais il existe une autre voie.
Tout à fait. C’est comme cela qu’on peut « saboter », ou en tout cas réorienter nos gouvernements : en posant des gestes qu’ils n’ont pas pu prévoir ni anticiper. C’est en étant créatifs dans nos luttes qu’on instaure de nouveaux mouvements, des changements sociaux. C’est hyper grisant.
« La nature est plus forte que nous. Je veux croire que nous n’avons pas la capacité de la détruire. »
Mes filles ont dix et quinze ans. Ce qu’il y a de plus précieux et de plus beau chez elles, c’est leur joie. Elles sont heureuses, encore émerveillées, et je pense que c’est la plus belle réussite : avoir conservé cette joie et cet émerveillement, ne pas les accabler avec le poids du monde à soulever. Les jeunes portent un fardeau immense sur les épaules. Mais je pense que le monde va moins mal qu’on ne le croit. Les médias ont eu un impact très néfaste sur la santé mentale des jeunes générations, avec trop de stimuli, trop d’informations et un sentiment d’impuissance. Pourtant, on peut agir tous les jours, de plein de manières.
Hier, par exemple, je suis allée dans le village voisin acheter une rose. Ce n’était pas très écologique : je n’ai pas demandé d’où elle venait, et je n’ai pas l’habitude d’acheter des fleurs coupées. Qu’importe. Je voulais l’offrir à une employée de la banque que je vois souvent, juste pour la remercier de rester humaine, douce et aidante dans un climat très stressant, avec des clients parfois méchants. Ce sont là de petits gestes de bonté, au quotidien, pour garder le sourire. La joie, c’est ce qu’il y a de plus important. L’émerveillement, parce que tant qu’on s’émerveille, on est encore vivant, encore sensible. On peut avoir traversé une épreuve terrible, regarder dehors, voir les couleurs du ciel, avoir les larmes aux yeux et se dire : « Demain est un autre jour, la vie est belle. »
Je suis une optimiste à tout casser, et pourtant je suis très informée de ce qui se passe dans le monde. Mais je vois autour de moi tellement de solidarité, de conscience environnementale, de nouvelles initiatives, un féminisme qui a le vent dans les voiles, un meilleur accès à l’éducation… Voilà un grand nombre de raisons de se réjouir. J’essaie de jouer mon rôle de petite lumière dans la noirceur, car je sais que mes lectrices et mes lecteurs sont souvent déprimés. Ce sont des gens qui aiment la nature et qui ont l’impression que celle-ci est détruite, que c’est la fin du monde. Mais la nature est plus forte que nous. Je veux croire que nous n’avons pas la capacité de la détruire.
Ce matin, j’ai entendu les oies. Leur cri traverse les nuages, on les entend jusque dans les maisons : elles nous disent que la neige arrive dans le Grand Nord, que l’hiver approche. C’est un avertissement. Peut-être le font-elles juste pour se repérer entre elles, mais je pense qu’elles avertissent aussi tous les animaux que nous sommes. Cela me rend tellement heureuse de me dire qu’il y a, très haut dans le ciel, un animal qui chante et qui nous prévient, par solidarité. Une communication se joue quelque part.