L’océan, cet absent de nos manuels scolaires
À l’occasion de la Semaine du sommet des océans, Hum Média met en lumière un grand oublié de l’école : l’océan. Ce vaste monde liquide, familier en vacances, reste absent des programmes. Une absence qui questionne.
Un oubli abyssal. L’océan, on le voit, on le sent, on s’y baigne, mais on ne l’apprend pas. Il y a la mer qu’on voit danser, et ses vagues dans lesquelles on veut jouer. Enfant, on aime parfois les dessiner. Il y a aussi les coquillages offerts avec la fierté d’un déceleur de trésors et les poissons qui éveillent des yeux écarquillés par la curiosité. Autant de fragments d’océan que les enfants croisent dans leur vie, mais rarement dans leur classe.
Dans les manuels de SVT du collège, aucun chapitre n’est consacré à ce grand cœur bleu. Rien sur le plancton. Rien sur les gyres plastiques, ces continents de déchets flottants. Rien sur l’acidification des eaux, ni sur la montée du niveau de la mer.
Face à cette invisibilisation structurante, la Fondation Maud Fontenoy, engagée depuis plus de quinze ans sur ces enjeux, tente de faire bouger les lignes. Elle a conçu des pochettes, des jeux, des affiches, des expériences à réaliser en classe.
Des élèves à marée haute. Les enseignants qui ont essayé racontent une transformation. Pas seulement de leur cours, mais du regard de leurs élèves. À Lorient, des élèves de CM1-CM2 sont partis observer la rade. Ils ont pêché un bar, identifié une sole. Avec leurs enseignants, ils ont rédigé des panneaux pour expliquer aux promeneurs les espèces qu’on trouve ici, les dangers de la pollution, les gestes qui protègent. « On a installé notre panneau au bord de la mer. C’est comme si on parlait pour l’océan », raconte une élève. Ils ont aussi tourné une vidéo, Raconte ta rade, qu’ils ont envoyée à d’autres classes. Une autre manière de faire le tour du monde, sans quitter son port.
Romain, 9 ans, a participé au programme Osparito, porté par Surfrider Foundation. Il devait trier les déchets trouvés sur une plage selon leur origine. « Je ne pensais pas qu’il y en aurait autant. Je suis content d’avoir aidé la planète », dit-il. Il n’a pas encore les mots pour parler d’anthropocène ou de bioaccumulation. Mais il a compris qu’un geste compte. Et qu’un geste appris à l’école peut devenir une habitude.
À Loctudy, dans le Finistère, une classe est venue observer le plancton avec des chercheuses de l’Observatoire marin. Sous le microscope, les enfants découvrent des créatures aux formes fantastiques, entre science-fiction et poésie. « Observer le plancton, c’est étudier tous les êtres vivants qui dérivent au gré des courants », expliquent Marine Le Moal et Molène Le Roy. Le silence s’installe dans la salle. Un enfant lève la main : « Est-ce qu’on pourrait protéger l’eau pour qu’ils vivent plus longtemps ? »
Une école à marée basse. Ces expériences sont rares, minoritaires, fragiles. Elles dépendent souvent d’une volonté individuelle, d’un financement temporaire, d’une rencontre heureuse entre un chercheur et un enseignant. Rien n’est inscrit dans la durée. Et surtout, rien n’est inscrit dans les programmes.
En 2023, la Fondation Tara Océan proposait des visioconférences entre chercheurs et classes du CE2 à la Terminale. Des élèves posaient leurs questions en direct depuis Brest, Marseille, Libreville ou Pointe-à-Pitre. L’un d’eux a demandé : « Est-ce que vous avez vu la mer changer depuis que vous êtes scientifique ? » La chercheuse a répondu oui. Elle a parlé des coraux, du plastique, du réchauffement. Et elle a ajouté : « Mais le pire, c’est l’indifférence. »
Face à cette indifférence, certaines associations continuent de créer du lien. La Water Family, par exemple, propose un programme clé en main baptisé Mission Océan à l’École. Un enseignant témoigne : « Merci pour votre merveilleux travail. Les élèves ont adoré. Ils ont compris des choses qu’aucun manuel ne leur aurait apprises. »
« L’océan, c’est aussi un miroir. Ce qu’on y jette, on le retrouve. Ce qu’on y apprend, on le garde. » Christian Sardet, chercheur émérite au CNRS et cofondateur de l’expédition Tara Océans, nous rappelle que l’océan n’est pas qu’une affaire de sensibilisation. Si l’océan reste absent de l’école, il devient un privilège. Celui des enfants qui vivent près des côtes, qui ont accès aux musées, aux vacances, aux discours scientifiques. Les autres ne peuvent pas se sentir concernés.
En intégrant l’océan à l’école, on fait émerger des vocations, des curiosités, des engagements. L’océan ne peut plus être qu’un souvenir de vacances. On se doit de le comprendre, de l’aimer pour le défendre. Il est temps que l’école cesse d’enseigner le monde en omettant sa majeure partie.
Mots : Carla Spodek
- Publié le :
- Tags : pedagogie, enfance, SVT, inégalités, récits, Océan, environnement, education, climat
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