Eva Jospin : « L’art n’est pas l’acteur principal du changement, c’est un ferment de la société »
Des Beaux-Arts à l’architecture, Eva Jospin a noué une relation intime et personnelle avec le carton, matériau « povera » qui lui ouvre un champ de possibles et de merveilles pour réenchanter le monde.
Paris, il est midi. L’heure du déjeuner a sonné, mais pas pour les artisans collaborateurs d’Eva Jospin, rencontrés dans son atelier du 11ᵉ arrondissement. Ils continuent de jouer une symphonie tonitruante, faite de fraiseuses, scies sauteuses, découpeuses… À s’y méprendre, on pourrait croire être dans une manufacture de bois.
Après quelques années de « maturation et d’exploration », comme s’amuse à dire Eva « j’ai fait plus de choses intéressantes après les Beaux-Arts », dont elle sort en 2002 elle reconnaît ne pas s’être trouvée immédiatement. « Il y a de très jeunes artistes qui se trouvent dès le départ. Ce qui n’était pas mon cas. Sans persévérance ni volonté, je ne serais arrivée à rien », avoue-t-elle. Elle affirme aussi : « Les femmes artistes ont moins à prouver que les hommes, car contrairement à eux, nous n’avons pas de figures tutélaires ou en tout cas moins. Je n’ai pas de Panthéon personnel. » Le franc-parler de l’artiste, bâtisseuse de paysages forestiers et minéraux, n’entame en rien sa fraîcheur ni son authenticité. Pas de langue de bois chez Eva.
Des Beaux-Arts à l’architecture, Eva Jospin a noué une relation intime et profondément personnelle avec le carton, matériau « povera » qui lui ouvre un champ de possibles pour réenchanter le monde. « Mes recherches n’étaient pas de devenir un génie, mais de développer un univers personnel. La complexité que j’ai dû affronter était de relier les choses entre elles. » Dès cette époque, Eva possédait des influences éclectiques mais complémentaires.
« J’avais des goûts liés à la sculpture, à l’architecture, au jardin, à l’ornemental ; certains se portaient vers d’autres périodes de l’histoire », sous-entendu : démodées ou hors du temps.
Puis elle poursuit : « La plupart des matériaux ont été déclassifiés. Des ruptures ont marqué le XXᵉ siècle, notamment lorsque les matériaux nobles ont commencé à cohabiter avec les matériaux pauvres. » On pense notamment au mouvement Supports/Surfaces, dont certains protagonistes, comme Claude Viallat, ont déconstruit la notion même de tableau en abolissant le châssis et les procédés traditionnels de peinture.
Le carton, matériau de prédilection, anobli par les mains d’Eva, lui offre un vaste champ d’expérimentation « Le carton est similaire au crayon et au papier. C’est un matériau disponible à profusion, déjà recyclé, peu onéreux, et utilisable à l’infini pour de grands formats. J’ai avec lui un rapport immédiat à la transformation. Le carton n’est pas impressionnant. Si je rate, je peux changer de trajectoire, de forme. Finalement, ce que je perds, c’est l’idée du coût du temps », dit-elle en riant.
L’énergie déployée par Eva n’est pas la même que celle requise par des matériaux plus résistants, tels que le bronze ou la résine. « J’aime les œuvres qui portent en elles des contradictions. Je peux me perdre dans des détails de finesse et d’accumulation, autant que dans la brutalité ou la rugosité. » C’est là que quelque chose bascule. Fragilité et brutalité se rejoignent et s’épousent. Un mariage inattendu. Habitée par les thématiques de la nature, du « Voyage en Italie », et traversée par son époque l’Anthropocène la sobriété du carton lui permet de mettre en perspective ces sujets dans des « œuvres-lieux », notamment avec Galleria, exposée en 2022 au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris.
« Galleria signifie à la fois galerie d’art, tunnel et passage couvert. Je pense notamment au passage Vittorio Emanuele de Milan. » Comme dans Alice au pays des merveilles, le visiteur perd la notion d’échelle, traverse des ordres architecturaux noyés sous une profusion de détails, se fraie un chemin entre dioramas et micro-cabinets d’exposition, véritables allégories du passage du temps.
Irréel ou réel, peu importe : l’exposition plonge dans un état de songe. Le pari est gagné.Pour l’artiste, ces entrées dans la matière relèvent d’« œuvres-lieux, propices à la rêverie, à l’intérieur desquelles les gens peuvent pénétrer, arpenter et nourrir leur propre imaginaire ». « Ces œuvres sont un Janus », explique-t-elle. Deux faces irréconciliables, comme une pièce de monnaie, qui ne peuvent jamais se voir simultanément. « L’œuvre totale ne peut jamais se voir en même temps. »
Deux mondes opposés se rencontrent par le médium du carton. Nous voilà sous le charme, plongés dans un monde où la fantaisie dialogue avec l’enchantement, où la candeur épouse la robustesse un pays imaginaire dont Eva serait la Belle au carton dormant. Janus est le dieu romain des commencements et des fins, du passage et des portes. Doté d’un double visage, il regarde à la fois le passé et l’avenir. La conversation se poursuit. Une commande est passée. Le curry fumant arrive enfin, narguant nos narines.
La question de l’écologie s’invite à table. Eva s’oppose à l’idée que l’art doive être un porte-drapeau. « L’art n’est pas l’acteur principal du changement. Il est un ferment de la société. » Agir pour le vivant, oui mais sans réduire l’œuvre à un slogan. « Je ne veux pas porter un discours militant, mais en parler d’un ton plus ambigu, plus subtil. »
Au Grand Palais, Eva Jospin poursuit cette exploration de la matière avec Grottesco. Plus qu’une exposition, une traversée. La lumière s’y fait rare, le corps ralentit, le regard s’adapte. Forêts compactes, parois sculptées, architectures végétales : tout semble surgir d’un temps enfoui, à la frontière du décor et du paysage mental.
Hérité des grottes de la Renaissance, le Grottesco mêle sans hiérarchie le naturel et l’artificiel, l’ornement et la structure. Jospin en fait une expérience physique : on contourne, on s’approche, on se perd dans les détails, happé par une matière à la fois fragile et monumentale. À quelques pas, chez Claire Tabouret, la lumière revient, portée par la couleur et la figure. Entre l’ombre et l’élévation, le Grand Palais devient un espace de passage. On en ressort légèrement déplacé fidèle à l’œuvre d’Eva Jospin, qui préfère ouvrir des seuils plutôt que délivrer des réponses.
Grottesco, Grand Palais, Paris.
Jusqu’au 15 mars 2026.
Mots :Ingrid Bauer
Photos : Alizée Bauer pour Hum média
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Eva Jospin : « L’art n’est pas l’acteur principal du changement, c’est un ferment de la société »
Des Beaux-Arts en passant par l’Architecture, Eva Jospin a noué une relation très intimiste et personnelle avec le carton un matériau “Povera“ qui lui ouvre le champ des possibles et des merveilles pour réenchanter le monde. Conversation avec Eva Jospin autour d’un curry japonais…
Paris, il est midi. L’heure du déjeuner a sonné, mais pas pour les artisans collaborateurs d’Eva Jospin, rencontrés dans son atelier du 11ᵉ arrondissement. Ils continuent de jouer une symphonie tonitruante, faite de fraiseuses, scies sauteuses, découpeuses… À s’y méprendre, on pourrait croire être dans une manufacture de bois. Après quelques années de « maturation et d’exploration », comme s’amuse à dire Eva « j’ai fait plus de choses intéressantes après les Beaux-Arts », dont elle sort en 2002 — elle reconnaît ne pas s’être trouvée immédiatement. « Il y a de très jeunes artistes qui se trouvent dès le départ. Ce qui n’était pas mon cas. Sans persévérance ni volonté, je ne serais arrivée à rien », avoue-t-elle. Elle affirme aussi : « Les femmes artistes ont moins à prouver que les hommes, car contrairement à eux, nous n’avons pas de figures tutélaires ou en tout cas moins. Je n’ai pas de Panthéon personnel. »
Le franc-parler de l’artiste, bâtisseuse de paysages forestiers et minéraux, n’entame en rien sa fraîcheur ni son authenticité. Pas de langue de bois chez Eva. Des Beaux-Arts à l’architecture, Eva Jospin a noué une relation intime et profondément personnelle avec le carton, matériau « povera » qui lui ouvre un champ de possibles pour réenchanter le monde. « Mes recherches n’étaient pas de devenir un génie, mais de développer un univers personnel. La complexité que j’ai dû affronter était de relier les choses entre elles. »
Dès cette époque, Eva possédait des influences éclectiques mais complémentaires. « J’avais des goûts liés à la sculpture, à l’architecture, au jardin, à l’ornemental ; certains se portaient vers d’autres périodes de l’histoire », sous-entendu : démodées ou hors du temps. Puis elle poursuit : « La plupart des matériaux ont été déclassifiés. Des ruptures ont marqué le XXᵉ siècle, notamment lorsque les matériaux nobles ont commencé à cohabiter avec les matériaux pauvres. » On pense notamment au mouvement Supports/Surfaces, dont certains protagonistes, comme Claude Viallat, ont déconstruit la notion même de tableau en abolissant le châssis et les procédés traditionnels de peinture. Le carton, matériau de prédilection, anobli par les mains d’Eva, lui offre un vaste champ d’expérimentation. « Le carton est similaire au crayon et au papier. C’est un matériau disponible à profusion, déjà recyclé, peu onéreux, et utilisable à l’infini pour de grands formats. J’ai avec lui un rapport immédiat à la transformation. Le carton n’est pas impressionnant. Si je rate, je peux changer de trajectoire, de forme. Finalement, ce que je perds, c’est l’idée du coût du temps », dit-elle en riant.
L’énergie déployée par Eva n’est pas la même que celle requise par des matériaux plus résistants, tels que le bronze ou la résine. « J’aime les œuvres qui portent en elles des contradictions. Je peux me perdre dans des détails de finesse et d’accumulation, autant que dans la brutalité ou la rugosité. » C’est là que quelque chose bascule. Fragilité et brutalité se rejoignent et s’épousent. Un mariage inattendu. Habitée par les thématiques de la nature, du « Voyage en Italie », et traversée par son époque l’Anthropocène la sobriété du carton lui permet de mettre en perspective ces sujets dans des « œuvres-lieux », notamment avec Galleria, exposée en 2022 au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris. « Galleria signifie à la fois galerie d’art, tunnel et passage couvert. Je pense notamment au passage Vittorio Emanuele de Milan. » Comme dans Alice au pays des merveilles, le visiteur perd la notion d’échelle, traverse des ordres architecturaux noyés sous une profusion de détails, se fraie un chemin entre dioramas et micro-cabinets d’exposition, véritables allégories du passage du temps. Irréel ou réel, peu importe : l’exposition plonge dans un état de songe. Le pari est gagné.
Pour l’artiste, ces entrées dans la matière relèvent d’« œuvres-lieux, propices à la rêverie, à l’intérieur desquelles les gens peuvent pénétrer, arpenter et nourrir leur propre imaginaire ». « Ces œuvres sont un Janus », explique-t-elle. Deux faces irréconciliables, comme une pièce de monnaie, qui ne peuvent jamais se voir simultanément. « L’œuvre totale ne peut jamais se voir en même temps. » Deux mondes opposés se rencontrent par le médium du carton. Nous voilà sous le charme, plongés dans un monde où la fantaisie dialogue avec l’enchantement, où la candeur épouse la robustesse un pays imaginaire dont Eva serait la Belle au carton dormant. Janus est le dieu romain des commencements et des fins, du passage et des portes. Doté d’un double visage, il regarde à la fois le passé et l’avenir.
La conversation se poursuit. Une commande est passée. Le curry fumant arrive enfin, narguant nos narines. La question de l’écologie s’invite à table. Eva s’oppose à l’idée que l’art doive être un porte-drapeau. « L’art n’est pas l’acteur principal du changement. Il est un ferment de la société. » Agir pour le vivant, oui mais sans réduire l’œuvre à un slogan. « Je ne veux pas porter un discours militant, mais en parler d’un ton plus ambigu, plus subtil. »
Au Grand Palais, Eva Jospin poursuit cette exploration de la matière avec Grottesco. Plus qu’une exposition, une traversée. La lumière s’y fait rare, le corps ralentit, le regard s’adapte. Forêts compactes, parois sculptées, architectures végétales : tout semble surgir d’un temps enfoui, à la frontière du décor et du paysage mental. Hérité des grottes de la Renaissance, le Grottesco mêle sans hiérarchie le naturel et l’artificiel, l’ornement et la structure. L’artiste en fait une expérience physique : on contourne, on s’approche, on se perd dans les détails, happé par une matière à la fois fragile et monumentale.
À quelques pas, chez Claire Tabouret, la lumière revient, portée par la couleur et la figure. Entre l’ombre et l’élévation, le Grand Palais devient un espace de passage. On en ressort légèrement déplacé fidèle à l’œuvre d’Eva Jospin, qui préfère ouvrir des seuils plutôt que délivrer des réponses. Grottesco, Grand Palais, Paris. Jusqu’au 15 mars 2026.
Mots : Ingrid Bauer
Photos : Alizée Bauer
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