La ferme, nouvel écolieu culturel de la ruralité
21,5 millions de personnes vivent en ruralité en France. Éloignées des centres urbains et de l’offre culturelle, elles trouvent cependant des oasis de culture dans des lieux où on cultive des légumes et élève des animaux. Concerts, spectacles et autres activités sont ainsi donnés dans des cours de fermes, au milieu des serres ou dans des hangars aménagés pour l’occasion. Décryptage.
par Arièle Bonte
Le 30/07/2026
La ferme du Troglo se situe au bout d’une petite route, dans une impasse, à Plouezoc’h dans le Finistère, en Bretagne. Le cadre est bucolique avec ses prairies bien vertes et ses hortensias en fleurs. Dès l’entrée, le café associatif bat son plein. Une soixantaine de personnes sont réparties entre le hangar, où elles remplissent leurs paniers de bons produits, la cour, où elles dégustent des burgers cuisinés sur place dans un food truck, et la terrasse, où elles boivent du vin naturel, des bières locales ou des jus sans alcool. Le tout en écoutant Arcadie, quatuor breton qui chante des chansons folk en français.
La scène est artisanale, avec des tapis posés au sol et un auvent pour abriter les artistes. Entre chaque morceau, les applaudissements résonnent. Le public est conquis. «C’est le meilleur endroit au monde !», s’enthousiasme un habitué. Et pourtant, rien ne destinait vraiment la ferme du Troglo à devenir un lieu incontournable de la culture en Bretagne.
Le succès des guinguettes
À sa tête, on retrouve Barbara Giorgis et Léo Parrel, couple de trentenaires, qui élèvent sur place des porcs et des moutons labellisés bio. Installé depuis la fin d’année 2019, le couple met à disposition son espace à l’association La Godille, créée en 2022, à la suite de la crise du Covid, des confinements et couvre-feux à répétition. C’est elle qui gère le café et la programmation culturelle.
Le café est «parti d’un délire», se souvient Chloé Trémol, une amie du couple et coprésidente de La Godille. «À l’hiver 2021, plusieurs de nos copains se sont retrouvés sans marché. Je leur ai proposé de venir vendre à la ferme et, comme les bars étaient fermés, on buvait des coups entre nous, puis avec quelques clients», raconte Barbara. De son côté, Chloé est en plein changement de vie. La trentenaire décide de venir donner un coup de main à la ferme. Elle n’est jamais repartie.
Les deux premiers étés, la barre est très haute. En plus des vendredis-guinguettes les jours du marché, la ferme du Troglo accueille du public les samedis pour deux concerts et des spectacles de théâtre. Jusqu’à 250 personnes fréquentent le site dans ces soirées qui commencent à faire du bruit dans la région. Après deux saisons à ce rythme, La Godille revoit ses ambitions à la baisse. Elle propose désormais, sur la saison estivale, un concert chaque vendredi, jour du marché. «C’est la formule qui fonctionne le mieux», atteste Chloé.
Aujourd’hui, l’association compte «une trentaine de bénévoles dont un noyau dur d’une dizaine de personnes», estime la coprésidente. Sur la scène culturelle mise à disposition, les artistes locaux, amis ou connaissances s’enchaînent tout l’été sans même avoir besoin de communiquer.
Rendre la culture accessible
La ferme du Troglo est loin d’être la seule exploitation à mêler agriculture et culture. À quelques kilomètres, dans le Finistère, la ferme du Poder, à Plouégat-Guérand, organise elle aussi son marché du vendredi après-midi. Là-bas, on peut acheter le lait, la crème et la farine produites sur place, tandis qu’un couple de maraîchers installe ses cagettes de fruits et légumes, cultivés à la ferme Tyguidou à Trémel, dans les Côtes-d’Armor. Le tout est également labellisé bio.
Certains soirs, le hangar principal est converti en salle de spectacle. On installe des bancs, des chaises, on fait frire des frites et cuire des saucisses pour applaudir des artistes. L’été 2025, l’humoriste Nicolas Meyrieux est passé par là à l’occasion de son Farm Tour, une tournée qu’il reprend chaque été pour parler écologie, luttes climatiques et sobriété dans un spectacle efficace qui mêle des blagues à des statistiques et données scientifiques.
«Aller en ruralité, où parfois les gens n’ont pas les mêmes opinions que moi, c’est pouvoir parler sans être frontal. J’essaye de pas être donneur de leçon mais de faire rire, car c’est souvent comme cela que ça marche le mieux», confie par téléphone Nicolas Meyrieux, alors en pleine tournée pour la quatrième saison de son spectacle.
L’humoriste évoque d’autres intérêts à venir à la rencontre du public des villages et des hameaux : «En ruralité, la première scène est à 1h45 de route, tandis que tout le monde n’a pas vingt-sept euros à mettre dans un spectacle. Cette initiative me permet de rendre le théâtre accessible». Enfin, il y voit également un intérêt personnel.
Créateur de La Jardinothèque, un jardin-forêt et une pépinière en devenir, Nicolas Meyrieux mesure le «luxe» qu’il a «de pouvoir visiter trente-trois fermes par an» : «C’est comme si je continuais ma formation en apprenant de nouvelles techniques tous les jours» ,s’enthousiasme celui qui passera cet été dans le Rhône, l’Eure, la Seine-Maritime ou encore le Doubs.
Multiplier ses activités
L’humoriste, qui documente ses rencontres sur sa chaîne YouTube, estime avoir visité plus de deux cents fermes depuis le lancement de son Farm Tour. «J’en vois de plus en plus, notamment en Bretagne où les fermes-guinguettes se développent.» Certaines exploitations l’accueillent au pied-levépied levé, tandis que d’autres sont déjà rompues à l’exercice de la scène culturelle. Nicolas Meyrieux raconte ainsi être passé au début de l’été dans une ferme avec «scène, enceintes, projecteurs, j’avais l’impression d’être dans un théâtre en plein air. Ils avaient clairement l’habitude.»
Cette habitude témoigne d’une nécessité pour le monde agricole : «multiplier ses activités», résume l’humoriste itinérant. «Les gens se lancent parce que cela leur fait du bien au moral mais aussi au porte-monnaie. Les soirs où je joue, les fermes organisent un marché de producteurs et un repas qui entraînent une vraie entrée d’argent. Certaines peuvent faire en une soirée leur chiffre d’affaires du mois».
Léo Parrel, de la Ferme du Troglo, confirme. «On est très vite isolé dans les systèmes agricoles. Monter le café a été un prétexte pour rencontrer du monde. À l’inverse, c’est aussi une manière, pour des personnes qui n’oseraient pas entrer dans un bar, de trouver du lien social».
Avec, comme finalité, un cercle vertueux. Le bar et les soirées organisées à la ferme du Troglo dégagent de l’argent à l’association qui fait vivre le lieu de façon indépendante à la ferme. «Mais on peut vendre de la viande à l’association pour des événements par exemple», précise Léo. «Les soirées ont aussi dynamisé le marché du vendredi», ajoute Chloé. L’argent dégagé a permis de financer une cuisine, en cours d’aménagement, et l’association, qui a décroché une licence entrepreneur de spectacles vivants, peut rémunérer les artistes. «C’est important pour celles et ceux qui sont en difficulté pour leur intermittence.»
Des fragilités transformées en atouts
Dans un article publié en 2025 dans l’Observatoire des politiques culturelles, la professeure de géographie à l’Université Lyon 2 et directrice du laboratoire d’études rurales, Claire Delfosse, analyse comment «les ruralités ont converti certaines de leurs fragilités en réels atouts et s’affirment aujourd’hui comme des laboratoires fertiles d’expérimentation artistique». Parmi les fragilités, on peut citer «le défaut d’équipements et et la faible densité relative des habitants».
Pour y répondre, le mode de l’itinérance, emprunté entre autres par Nicolas Meyrieux, représente une solution efficace pour les acteurs de la culture. «Un peu oubliée ou tout du moins peu mise en avant, [l’itinérance] trouve un regain d’intérêt depuis quelques années. Ce renouveau tient à la fois à une volonté des acteurs culturels, aux besoins des habitants agissant dans le cadre associatif ou privé, mais aussi à des politiques publiques qui ont pour objet “l’aller vers”», écrit encore Claire Delfosse avant de rappeler que dans le milieu rural, «les liens entre culture et agriculture sont anciens et la politique culturelle a été fortement portée par le ministère de l’Agriculture». Ainsi, «les lycées agricoles (…) ont inscrit dans leurs missions un rôle de diffusion culturelle». Ce n’est donc pas un hasard si des bâtiments agricoles sont parfois repris et détournés pour se transformer en salle de spectacles.
À Brasparts, toujours dans le Finistère, La Ferme de Gwernandour, a conjugué élevages de vaches et scènes de concerts pendant trois décennies. Dans la région, on se souvient encore de la venue de Manu Chao en 2003 ou de Miossec en 2016. Malheureusement depuis l’incendie de 2022 ayant détruit la ferme, les instruments de musique ne résonnent plus dans cette petite commune du département.
Pour durer, la reconnaissance politique reste importante. Après plusieurs années à officier en vase clos, la ferme du Troglo pourrait, dès l’hiver prochain, organiser, «à la demande de la mairie», des projections de documentaires dans un tiers-lieu du bourg de Plouezoc’h. Une manière de toucher un autre public, d’autres générations. La suite de la ferme s’écrira au fil des envies et des idées.
EN PRATIQUE
• Ferme du Troglo / association La Godille – lieu-dit Kerfénéfas, 29252 Plouezoc’h (Finistère). Marché à la ferme et bar associatif bio.
• Ferme du Poder lieu-dit Poder, 29620 Plouégat-Guérand (Finistère). Marché de producteurs
• Ferme Tyguidou – 31 chemin de Kerniet, Trémel (22310, Côtes-d’Armor). Vente directe de légumes bio
• Farm Tour de Nicolas Meyrieux spectacle « On sait pas », en saison 4 en 2026, joué dans des fermes et éco-lieux partout en France, souvent en participation libre. Billetterie propre à chaque date, généralement via le lieu d’accueil. Vidéos « une ferme différente chaque mercredi » sur la chaîne YouTube @FARM_TOUR ;
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