Au festival Confit! la nourriture occupe le devant de la scène politique
Dans le Vaucluse, pour sa 4e édition, le festival Confit! organisé par La Garance, la scène nationale de Cavaillon, interroge notre rapport à la nourriture et transforme l’acte de manger en un geste artistique, politique et écologique.
Mots : Valentine Cordelle
Photos : © Christelle Calmettes
Publié le 05/06/2026
Du miel de lavande, des pommes cueillies à Cavaillon, des glaces élaborées par Miaam, un paysan glacier, avec le lait des vaches qui paissent dans la région. Au Confit!, c’est le jour du marché des productrices et producteurs du territoire – artisan.es, paysan.nes, boulangere.ère, fabricants de thé ou de confiture… La scène se déroule sur la pelouse qui borde l’entrée de La Garance. Marie, de l’équipe du festival, circule entre les stands avec une énergie de fin de service « On s’agite comme une ruche ! » Autour de grandes tablées, des trentenaires, des retraités, des familles. Les conversations et les rires embrasent l’air chaud de la journée. « Dans une société fracturée, où la solitude prend une place de plus en plus importante et où les espaces de rencontre s’amenuisent, le protocole de partage alimentaire permet de créer des espaces de discussion » explique Chloé Tournier, directrice de La Garance depuis la création du festival. La nourriture, levier de la convivialité : un dessein aussi nécessaire que délicieux. Mais suffit-il de manger ensemble pour faire société ?
Pour la scène nationale de Cavaillon, ce n’est que l’amuse-bouche. Pendant un mois, les festivaliers participent à des expériences artistico-culinaires. Comprenez : « La matière alimentaire est appréhendée par l’artiste qui nous fait vivre une expérience culinaire signifiante au regard du propos raconté. Des expériences qui travaillent la question des sens – l’odorat, l’ouïe, le goût, le toucher – souvent oubliés dans les formes théâtrales plus classiques », poursuit Chloé Tournier. L’alimentation se nourrit donc de la création et vice versa. Deux ingrédients indispensables pour une assiette engagée. Le public n’est pas rassasié, comme Théo, un Breton habitué du Confit! : « On y mange des bonnes choses qui remuent les pensées ! »
Des mets ingérés comme des idées
À l’instar des pâtes fraîches antifascistes préparées par la metteuse en scène et conteuse née à Rome, Floriane Facchini. Sur scène, l’artiste fait la pasta, et le temps d’un grand banquet, sous une guirlande guinguette, elle plonge le public dans l’Italie de 1943. Floriane Facchini raconte le destin tragique et méconnu d’une famille paysanne qui a cuisiné des pâtes pour célébrer la chute de Mussolini. Un geste anodin aujourd’hui, interdit à l’époque : des pâtes porteuses de liberté et de démocratie. Une création qui résonne dans le contexte politique actuel. « Cavaillon a failli basculer RN aux Municipales, ça s’est joué à 47 voix. Je suis contente que la Pastasciutta antifascista ait lieu ici, j’espère que cela redorera un peu l’image de notre ville », confie Céline, bibliothécaire à Cavaillon.
L’alimentation pour faire monde commun, à condition d’y convier les non humains, chiendents ou pissenlits. Des plantes qui nourrissent le corps et l’esprit. Clarisse Le Bas nous invite à prendre conscience des cycles du végétal. Cette herboriste et ethnobotaniste est venue présenter son livre Le Temps du végétal (Actes Sud, avril 2026). On y apprend que le diplôme d’herboriste est interdit en France depuis Pétain et que Simone Veil et Roselyne Bachelot ont libéré cent quarante-huit plantes sauvages du monopole pharmaceutique. La nourriture, décidément, n’a pas fini de faire de la politique.
L’alimentation en dit beaucoup sur notre société, sur ceux qu’on aime aussi : « Dans le thé, je vois toutes les choses de mon père ». Avec Matcha Girl, Elsa Thomas, scénariste et metteuse en scène, explore la relation entretenue avec son père, maître en cérémonie du thé. Ouvrant une à une ses boîtes de thé séché, comme autant de trésors qui abritent leurs souvenirs partagés, elle nous fait revivre son passé : son premier chagrin d’amour, la réaction mutique de son père, son flegme lorsqu’ils échappent ensemble à la mort… Il est pudique, elle le secoue avec tendresse. Des expériences artistiques pour dire ce qui nous marque dans une vie, ce qu’on garde, ce qu’on emporte partout avec soi.
La nourriture-paysage
« Pour parler de l’attachement à un territoire, à un lieu, à une époque de sa vie, on peine en termes de vocabulaire… c’est là où l’alimentation peut être un langage supplétif » continue Chloé Tournier. Dans cet espace intime et mémoriel, c’est peut être là que le festival répond le mieux à ses ambitions, en ce qu’il laisse infuser en chacun. « Quand je mange un plat du Jura, je suis transportée dans ses paysages » poursuit Chloé Tournier. Alors au Confit!, on n’y va pas avec le dos de la cuillère : « on lèche les Alpilles » selon les mots de Floriane Facchini. Quant à Olivier Veillon, il voit dans le miel « la carte d’identité d’un paysage ». Pour la prochaine édition du Confit!, le metteur en scène et apiculteur prépare une création autour du « temps-paysage ». « Le miel est la boîte noire du paysage floral printemps-été d’une année, à un endroit précis. Quand je mange une cuillère de miel – seule denrée d’origine organique non périssable – je mange une cuillère d’espace-temps ». Des bocaux enterrés deux ans avec du vin, des recettes du futur : ambitieux, à évaluer à la dégustation. Et pour accompagner le bourdonnement des abeilles, Flavien Berger sera à la musique.
Ce que nous mangerons demain
Le festival s’ancre également dans la nourriture du futur, avec le projet A Tavola! une enquête menée avec l’INRAE, des anthropologues et vingt-cinq agriculteurs du Vaucluse sur ce que nous mangerons en 2050. « En tenant compte des aléas climatiques, nous nous interrogeons sur l’agriculture du futur. On a tendance à penser que les pratiques alimentaires sont perpétuelles alors que pas du tout, elles font l’objet de transformation, de réadaptation », rappelle Chloé Tournier. Des récits qui racontent l’alimentation de demain. D’autres pour donner une voix à ceux qui n’en n’ont pas. C’est l’objectif de lacuna kitchen, mené avec la Scène nationale de l’Essonne : « Il existe une forme de hiérarchie encore raciale dans la pratique culinaire avec l’invisibilisation des commis de cuisine, ceux à la plonge ou au nettoyage des restaurants, souvent issus d’un parcours migratoire, alors même que les produits des pays dont sont issues ces personnes se sont davantage insérés dans les pratiques culinaires de notre société ! ». L’expérience immersive aura lieu en mai 2027 à la scène nationale de Cavaillon, avant de tracer son chemin ailleurs en France. La nourriture, subversive, n’a pas fini de faire parler d’elle.
Il y a un temps-paysage et un temps pour partir. Devant l’entrée de La Garance, sur les herbes folles, Ève Pereur, de la Compagnie Les Sauces, incarne Madame Irma et lit l’avenir dans un melon. L’horizon, ce soir, déjà semble un peu plus dégagé.
EN PARTENARIAT AVEC La Garance, scène nationale de Cavaillon
La Garance est la scène nationale de Cavaillon, dans le Vaucluse. Lieu de création et de diffusion artistique, elle développe depuis plusieurs années des projets qui mêlent art, territoire et engagement citoyen. Le festival Confit!, organisé chaque mai, en est l’expression la plus savoureuse : une programmation qui fait de la nourriture un acte artistique, politique et écologique, ancrée dans les réalités du territoire.
à lire aussi

Lolita Sene « Nous n’allons pas vider les nappes phréatiques comme la Napa Valley! »
Conversation avec l’effervescente nature Lolita Sene, dans son domaine viticole au situé à Rochefort du Gard.

Dans l’Aude, la famille Antonini élève des bufflonnes et produit sa mozzarella
Ils ont quitté Rome pour recommencer ailleurs. Près de Carcassonne, la famille Antonini élève ses bufflonnes, transforme leur lait et sert sa mozzarella dans son propre restaurant. À Bourdasso, production, cuisine et hospitalité ne font qu’un, une chaîne courte devenue projet de vie. Une cuisine italienne authentique, et une odeur de foin mêlée à […]

À Ibiza, les néo-paysans réinventent la campagne
Loin des plages et des soirées, une nouvelle génération quitte la ville pour cultiver la terre. À travers potagers bio, élevages respectueux et marchés locaux, ces néo-paysans tracent les contours d’une agriculture durable au cœur de l’île.

La Villa Necchi Campiglio, gardienne de l’héritage culturel de Milan
Entre patrimoine préservé, jardin vibrant et initiatives écologiques portées par le FAI, ce lieu hors du temps révèle comment la beauté peut devenir un véritable moteur d’éveil et de conscience.