Le bouillon, plat de résistance ?
On en voit qui mijotent sur Instagram, d’autres squatter le rayon des compléments alimentaires, le bouillon – d’os de bœuf ou de poule – retrouve les têtes de gondole avec un argument imparable : sa teneur en collagène. Si cette mode permet au bouillon de revenir sur le devant de la scène, sa réhabilitation pourrait bien être une tendance de fond. Bon pour la santé, pour l’agriculture vertueuse, aussi bien pour les bêtes que pour les éleveurs et maraîchers, ou encore étendard culinaire d’une « slow life » où l’on prend le temps de cuisiner.
Par Nina Boutléroff
Il fut un temps où n’importe quel foyer avait un bouillon qui cuisait dans une marmite. Mais depuis l’invention du bouillon en cube, sa version faite maison a disparu des recettes françaises. Dès 1912, six millions de cubes Maggi s’écoulaient chaque mois en France et le bouillon maison disparaissait doucement des marmites. « En France, le bouillon de cube est arrivé avec énormément de force, comme une solution très progressiste et féministe, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres aides culinaires d’ailleurs, avance Julia Casamitjana, cofondatrice de la marque de bouillon Dohatsu. Pour nos grands-mères c’était libérateur de ne plus passer autant de temps en cuisine. C’était du progrès, c’était que du positif. Sauf qu’au final on a surtout appauvri notre alimentation. »
Julia Casamitjana est espagnole. Elle est habituée à toujours avoir une bouteille de bouillon au frigo et à arroser ses plats comme on a le trait d’huile d’olive facile. Lorsqu’elle emménage en France pour poursuivre ses études, la première chose qu’elle cherche pour cuisiner comme à la maison, c’est une bouteille de bouillon. En vain, ça vire même à l’obsession. « Je me faisais livrer des palettes en me faisant passer pour un restaurant parce qu’il fallait un minimum de commande. Je vivais dans une chambre de bonnebonne, j’avais des bouteilles de bouillon partout, dans mes étagères, dans mes tiroirs à culottes… »
Quelques années plus tard, elle s’installe au Pays Basque et lance Dohatsu dont les recettes (de poule, de bœuf ou de légumes) s’installent, elles, dans les rayons des épiceries fines un peu partout en France. Que ce soit les marques Jarmino et Oumami, dans les boutiques d’alimentation bio, le Bone Broth d’Atelier Nubio ou L’Élixir Nature de Rhodista, proposées dans un univers plus proche de la cosmétique, tou·te·s avancent cet argument imparable : le bouillon est un geste simple, sain, et le collagène et les minéraux qu’il apporte sont vraiment bons pour la santé.
Un élixir responsable
Une fois le filon « santé-bien-être » exploité, le bouillon soulève aussi et surtout la question de la chaîne alimentaire à laquelle il contribue de façon vertueuse. C’est en tout cas l’autre point de départ de la création de Dohatsu. « Quand j’ai rencontré Annabelle Meyer, qui est agricultrice dans le Béarn et cofondatrice de Dohatsu, on a beaucoup échangé sur les différentes démarches de fermes, de celles très industrielles qui polluent à celles qui sont agroécologistes, respectueuses, qui stockent du carbone dans le sol parce que les troupeaux sont dehors toute l’année, ce qui entretient le territoire. À la base, Dohatsu n’est pas un projet entrepreneurial. Le but n’est pas de faire du profit mais de soutenir différentes économies circulaires. », retrace Julia Casamitjana.
Ainsi, les deux jeunes femmes ont déployé leurs recherches sur tout le territoire du Pays Basque et répondu à leurs interrogations. « Quand Annabelle s’est installée avec son troupeau et qu’elle a commencé à apporter des bêtes à l’abattoir, elle s’est rendu compte qu’elle ne pouvait pas récupérer sa carcasse, ou alors qu’il fallait payer une taxe d’équarrissage. », raconte Julia. Or sur la carcasse il y a les os, nécessaires à fabriquer du bouillon mais aussi beaucoup de viande qu’on ne prend plus le temps de découper par souci de rentabilité. L’idée est donc de récupérer les « déchets » – qui sont loin d’en être, surtout venant d’animaux qui ont vécu à l’extérieur en bio – directement auprès des éleveurs, et qui apportent un taux important de collagène et de nutriments à leur bouillon de bœuf. Artisan boucher parisien chez Bidoche, à qui la clientèle demande souvent des os, Chris confirme : « Tout est bon : les os, les parures, toutes les pièces qui se consomment à condition d’être cuites très lentement. Seuls les cartilages sont de véritables déchets. »
Idem pour les poules dont les carcasses sont la base de leur recette phare. Les animaux proviennent de fermes de poules pondeuses réformées, des bêtes qui ne pondent plus assez et menées à l’abattoir plutôt que d’être commercialisées pour leur viande. « Avant, on vendait ces poules et les gens les mangeaient mais maintenant ils les balancent directement à la poubelle parce que plus personne n’en veut, c’est horrible. Plus personne ne veut cuisiner de la poule, comme quoi la cuisine peut vraiment sauver le monde. Nous, on utilise de la poule, jamais de poulet, pour soutenir cette économie-là aussi. » Ce que Julia Casamitjana décrit n’est pas une exception – c’est le symptôme d’une industrie qui a progressivement écarté tout ce qui demande du temps, de la technique ou de la patience. Pour ce qui est des légumes, Dohatsu se fournit auprès d’agriculteurs via une coopérative, une association de plusieurs maraîchers. Les légumes utilisés sont ceux qui ne sont pas commercialisables et qui finissent à la benne. Dans une marmite de bouillon, ils redeviennent de la bonne matière.
Toute l’année, pas qu’en hiver
Sans pour autant investir dans une marmite, comment participer à notre échelle ? Concrètement, comment réintégrer ce jus dans nos routines de gens pressés ? Peut-être faudrait-il commencer à envisager un retour à la fameuse « slow life », celle qui offre le temps de le prendre. Sur le site de Dohatsu, il est d’ailleurs conseillé de faire le bouillon maison avant d’en commander. D’après la cofondatrice de la marque, plus les consommateurs demanderont des os à leur boucher, plus les artisans en commanderont aux abattoirs et soutiendront ainsi une économie vertueuse qui limite le gâchis.
À défaut de cuisiner son propre bouillon, en consommer toute l’année est aussi une forme de petite révolution. Car l’autre idée préconçue, c’est de croire qu’il n’est bon qu’en hiver, pour se réchauffer ou reposer son organisme après les excès des fêtes. « Quand il fait chaud, les ventes baissent, alors qu’il faudrait en consommer toute l’année et pas forcément l’hiver. Surtout qu’on abat les animaux toute l’année donc il faut soutenir cette économie ! », témoigne Julia Casamitjana. Car outre le fait qu’on n’ait plus le temps de cuisiner, on ne connaît plus les légumes de saison – d’où l’envie parfois de manger des tomates en hiver. Or cette méconnaissance a un impact énorme dans nos systèmes d’élevage et dans l’écologie.
Chef du restaurant Le Maquis (Paris 18e), Paul Boudier est un autre partisan du bouillon toute l’année et en propose souvent au menu : « C’est assez léger et en même temps très goûtu, les possibilités sont infinies. » Bouillon de volaille quand il n’a pas utilisé les carcasses, une clarification avec les têtes de langoustines, le chef cuisine à l’envie mais toujours avec une notion anti-gaspillage chevillée au corps. « Vu que je sais ce qu’on peut faire avec des têtes de langoustines, je ne me vois pas les gâcher. Pareil si je fais rentrer des poulets et que j’ai une recette où ils sont désossés, je vais évidemment lancer un fond blanc avec les carcasses. »
Alors qu’on le retrouve de plus en plus au restaurant, y compris dans les assiettes de chefs réputés comme celles d’Iñaki Aizpitarte au Petit Grill à Saint-Jean-de-Luz, le bouillon est peut-être bien en passe d’être un plat de résistance. Si Paul Boudier se souvient de celui de sa grand-mère, « un bouillon sur des pâtes alphabet et de la viande crue qui se pochait directement au bouillon chaud », pour Julia Casamitjana aussi c’est une histoire de transmission. « Il n’y a pas un jour où je ne l’utilise pas. J’ai toujours une bouteille ouverte dans le frigo qui me dure une semaine. J’arrose des choses, des plats au four, de la sauce bolognaise ou de la sauce tomate, j’ajoute du bouillon. Pour réchauffer les purées de mon fils, je mets du bouillon chaud. Pour faire cuire des lentilles ou des haricots, du riz – tout le temps ! Quand je mange froid, une salade par exemple, je l’accompagne d’une tasse de bouillon chaud. », témoigne Julia Casamitjana. Une tasse de bouillon chaud. C’est peut-être par là que tout recommence. Juste de l’eau, des os, et le temps qu’il faut.
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