En Afrique du Sud, les derniers manchots ont un prénom
En Afrique du Sud, ils font craquer les touristes sur la plage de Boulders Beach. Mais derrière la carte postale, les manchots du Cap vivent peut-être leurs dernières années. Classés en danger critique d’extinction en 2024, décimés par la pêche industrielle et la grippe aviaire, il leur resterait moins d’une décennie. Dans la périphérie de Cape Town, le centre Sanccob se bat pour ne pas les laisser disparaître.
Mots & photos : Camille Balland
Publié le 01/07/2026
Sur le sable fin, à la rencontre de l’océan Indien et de l’océan Atlantique, les petits manchots pataugent ou prennent un bain de soleil. Ils se font des bisous, se lissent les plumes les uns les autres. Ils sont paisibles. Les touristes s’émerveillent. Et pourtant, ces petites créatures noires et blanches sont au bord du gouffre. C’est une espèce sur laquelle on peut voir à l’œil nu les conséquences du réchauffement climatique et de la surpêche.
Il faut prendre la route vers le nord de Cape Town. Au seuil de l’hiver, la ville se vide. Les expatriés s’envolent vers des contrées plus douces. La Montagne de la Table reste en ligne de mire. À Table View, derrière un portail discret, la Southern African Foundation for the Conservation of Coastal Birds, Sanccob, soigne et réhabilite les oiseaux marins en détresse depuis 1968. Le centre est né cette année-là, après la marée noire du pétrolier Esso Essen, l’un des premiers accidents pétroliers publiquement reconnus sur cette côte.
Il est 15 heures. Le centre est calme, presque vide. La visite commence en privé : Gary Greig, un carnet, et le silence des bassins. Dix minutes plus tard, un couple arrive avec ses deux enfants, une petite fille en bas âge et un nourrisson dans les bras. Quelques bénévoles en formation, une poignée de curieux. Personne ne mitraille, personne n’interrompt. Il les guide à voix douce, pédagogue sans effort, à peine audible dans le brouhaha des oiseaux. Bénévole ici depuis quatre ans, il a été poussé vers une retraite anticipée. Il ne voulait pas rester à la maison. La conservation l’a toujours intéressé. Il a commencé par manipuler les oiseaux, travaillé en nursery, formé des stagiaires. Depuis huit mois, il guide les visiteurs et va dans les écoles parler de conservation aux enfants.
Dans l’espace des pensionnaires permanents, il connaît chacun par son prénom. Jaeger, à qui il manque une nageoire. Cuddles, avec son bec complètement de travers : « Celui-ci ne pourrait pas attraper ses poissons en mer, il mourrait de faim. » Marble, qui a perdu un œil. Squawky Face, le gros oiseau noir qui fait un boucan d’enfer. Et puis il y a Rocky, un gorfou sauteur à crête jaune, et ses compagnons Alfie et Mosley, tous trois originaires des îles subantarctiques arrivés en pleine mue, incapables de survivre en mer. « On ne sait pas vraiment comment ils ont échoué ici. Ils sont restés. »
En tout, trente manchots du Cap se trouvent dans cet enclos. Depuis le début de l’année, 465 oiseaux de l’espèce sont passés au centre, tandis que vingt-six autres espèces d’oiseaux marins y ont été soignées. « Au début des années 1900, il y avait plus de deux millions de manchots du Cap. Aujourd’hui, on est descendus à 18 000. On estime qu’en 2035, ils auront totalement disparu. Dans neuf ans. »
Il marque une pause. « C’est si proche… » Si proche, oui. Vraiment.
En octobre 2024, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a officialisé ce que la science redoutait : le manchot du Cap est passé du statut « en danger » à « en danger critique d’extinction ». Il resterait environ 9 900 couples reproducteurs en Afrique australe, soit un déclin de 93 % depuis les années 1950. D’après une projection publiée dans The Conversation par les chercheurs Richard Sherley, Lorien Pichegru et Alistair McInnes, l’espèce pourrait s’éteindre à l’état sauvage d’ici 2035 si la trajectoire ne s’infléchit pas. Les causes s’accumulent. La raréfaction des sardines et des anchois, proies essentielles des manchots, directement concurrencés par l’industrie de la pêche. Le dérangement sur les sites de nidification : « trop de bruit là où ils nichent, on les fait fuir », résume Gary Greig. La prédation, qui décime les œufs et les poussins. Et la grippe aviaire H5N1 : un nouveau foyer actif a été confirmé dans le Western Cape en juillet 2025, et plus de 1 000 manchots sont morts de la maladie depuis 2018.
Face à cet effondrement, la justice s’en est mêlée. Le 18 mars 2025, la Haute Cour de Pretoria a entériné un accord entre BirdLife South Africa, Sanccob et l’industrie de la pêche. Pendant dix ans, des zones d’interdiction de pêche seront instaurées autour de six colonies clés, dont Robben Island et Bird Island. Une victoire saluée comme « historique ». Mais les scientifiques tempèrent. Les zones négociées restent insuffisantes, trop compromises pour inverser réellement la tendance.
Au centre, on travaille oiseau par oiseau. Un manchot mazouté exige quarante minutes de soin : vingt pour retirer le pétrole, vingt pour rincer. L’eau à 40 degrés Celsius. De l’huile de colza est d’abord pulvérisée sur les plumes. Elle se lie au brut, et le tout tombe. Il ne faut pas moins de trois personnes par oiseau. Une qui tient, une qui frotte et une qui surveille. Au moindre signe de faiblesse, on interrompt aussitôt le soin.
Les manchots ne sont nourris que deux fois par jour. Ce moment-là en fait partie. Un soignant arrive, sardines fraîches à la main. Tout le monde s’immobilise. Les appareils se lèvent. Le bébé fixe les oiseaux. Eux, ils s’agitent. Certains courent vers le soignant, d’autres l’attendent sagement dans un coin. Le soleil commence à décliner sur les bassins. C’est un moment touchant, suspendu. « On ne les apprivoise pas. Pas de câlins. On est très contents quand on les relâche, parce qu’ils sont en danger d’extinction, et on sait qu’ils survivent, qu’ils sont là-bas dans la nature, où ils devraient être. » poursuit Gary Greig.
Avant de partir, chaque oiseau reçoit une petite puce entre les plumes de la queue, la même technologie que pour les chats et les chiens. Les colonies sont équipées de portiques magnétiques. On sait qui est qui, où il va, s’il revient. Moins de dix ans. C’est le temps qu’il resterait aux manchots du Cap. 2035, c’est demain, et pourtant les choses ne sont pas encore irréversibles. Au centre Sanccob, l’espoir est toujours là.
Le soleil d’hiver décline sur les bassins. Le ciel se teinte de rose, ces couleurs chaudes et généreuses si particulières à l’Afrique du Sud. Au-dessus d’eux, d’autres oiseaux traversent le ciel de leurs propres ailes, libres. Les manchots, eux, continuent de nager.
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