Maya Rochat : « Donner envie de regarder les images de la nature en danger »
La Maison européenne de la photographie présente de juin à septembre Poetry of the earth, une exposition consacrée à l’œuvre de la plasticienne suisse résolument tournée vers la nature.
Une photographe artiviste
Simon Baker, Directeur du musée, fièrement vêtu d’une veste de costume noire rythmée par des taches et rondeurs colorées, s’enthousiasme de cette « première grande exposition institutionnelle en France ». Désormais, elle fait partie des « artistes les plus novatrices de la scène contemporaine ». Cette rétrospective prend logiquement le beau nom de la nouvelle suite d’images de la native de Morges, petite ville proche de Lausanne, Poetry of the earth, sous-titrée Fleurs protégées de la Suisse), afin d’introduire au mieux à l’art et aux fondements moraux de cette dernière. « Prendre de la hauteur sur notre condition d’humain ». Transpercent plus ou moins cinquante nuances de bleu aussi saisissantes qu’émouvantes, qui couvrent et caressent les tiges et les pétales du monde végétal. Le spectateur se sent comme enveloppé dans un cocon lumineux et grandiose. Une douceur visuelle pourtant trahie par l’utilisation d’un produit de nettoyage abrasif et de sel de déneigement à même ces diapositives de fleurs et de champignons de son pays afin de dénoncer la détérioration de la nature par l’homme. Démarche excitante consistant à dégrader l’organique pour atteindre une osmose chaotique. Voici un condensé de la pratique et de la philosophie de Maya Rochat. Se décrivant comme « empathique et balancée », la bientôt quadragénaire (née en 1985) entend « déranger et mettre à l’aise » en un même mouvement, cherchant sans arrêt à tenir droite sur cette ligne de crête, sans basculer dans le vide. Ainsi, malgré son soutien pour les « artivistes », elle assume se servir aussi de plastique dans sa création avec pour but de « refléter le monde ».
Celui-ci périt lentement face à son foyer au bord de l’immense Léman : « Je vois le lac changer, les poissons mourir, raconte l’intéressée, avant de détailler son bras gauche de l’index droit. J’en frissonne. » Alors, malgré la terreur l’habitant profondément, Maya Rochat souhaite « donner envie de regarder les images de la nature en danger » et axe sa pratique autour de cette volonté, de cette ligne directrice. D’ailleurs, sa description du Léman ne défait la fascination exercée par ce dernier sur le quidam. Le contexte actuel, marqué par la destruction, la déperdition, accompagne aussi un regain de la passion pour la nature. L’amour et le chaos, la victoire et la défaite, les contradictions profondes de l’humain se montrent.
Cette intimité psychologique avec la faune et la flore est possiblement née au cours de l’enfance de Maya Rochat, vécue pour l’essentiel comme une demi-enfant sauvage, isolée avec sa famille dans une forêt, portée par des « parents un peu originaux » , qui l’amènent en roulotte sur les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’aune de ses cinq ans ; Une situation la menant aussi vers l’art, avec un premier passage par le dessin : « Dans la solitude, tu crées ton propre monde. » La confrontation avec le reste de la société intervient à l’adolescence et suscite un « décalage » dans l’esprit de l’artiste, entre elle et les autres. Facile d’imaginer les possibles frictions, la tendresse et la contemplation restent des richesses peu partagées. Elle s’engage alors en 2005 dans son « autoroute » de création, commençant à se former à l’École cantonale d’art de Lausanne, en section de photographie et à la Haute École d’art et de design de Genève, dont elle obtiendra le diplôme de master d’arts visuels en 2012.
La cosmologie et le territoire de Maya
Retour à la MEP, où le visiteur reste marqué par les univers inédits se déployant dans les images de Maya Rochat, ressemblant parfois à des galaxies lointaines vues via un stroboscope. Rien contemplé de tel auparavant. Se plaçant dans le sillage d’homologues, comme Pipilotti Rist, autre plasticienne suisse, et le photographe Daisuke Yokota, la photographe espère, à l’avenir, développer sa pratique de la performance en public, lui procurant davantage d’émotions et accompagnant son désir de « dire, d’amener un changement » dans le contexte de dérèglement climatique et d’extraordinairement nombreuses disparitions des espèces vivantes. À l’époque présente, existe une « responsabilité de l’art, selon elle. Les artistes doivent agir comme des fourmis éclaireuses, tous seuls mais pour un bien commun ». Alors, même si elle rejette la possibilité d’un « artiste purement écologiste », cette adoratrice des forêts et des montagnes vise la diminution de la pollution liée au transport de son art et, surtout, élabore un « recyclage interne », objectif comme symbolique. Ainsi, des motifs sont répétés d’une œuvre à une autre, traités de différentes manières formant une espèce de circularité. Le spectateur de l’exposition jouit de ces retours d’images comme l’auditeur adore entendre les mêmes boucles, les samples, de son morceau de musique électronique préféré. Usant d’un jargon plus affiné, dans Maya Rochat, le « catalogue officiel » de l’exposition de la Maison européenne de la photographie, Simon Baker évoque des « abstractions répétées et réélaborées de photographies de nature (arbres, roches, rivières, carottes), de paysages ». Avant de vanter ce « recours constant et fervent aux formes et aux langages de la nature, au monde (la terre) comme source d’inspiration renouvelable à l’infini ». L’avenir apportera possiblement un autre fournisseur d’idées à la plasticienne, en l’espèce, l’espace. Adepte de « philosophie holistique, de yoga, de méditation et d’astrologie », elle se sert depuis peu d’un télescope pour observer le très-haut. « Contempler ainsi la lune pour la première fois m’a beaucoup ému », se souvient la première concernée.
La Poetry of the earth et celle de la moon résonnent ainsi ensemble.
Mots : Valentin Chomienne
Photographies : Ingrid Bauer
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- Tags : artiste, Engagée, photos, Maison Européenne
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