Dans la réserve nationale de Tambopata, en Amazonie péruvienne, le projet bioacoustique « 8 Primates » étudie les huit espèces de primates présentes sur le territoire. À l’aide de micros paraboliques et d’enregistreurs autonomes, les biologistes constituent une bibliothèque sonore inédite pour comprendre comment ces singes communiquent et mesurer les menaces qui pèsent sur eux.

Quatre heures du matin. Alors que je dors, bercée par les mille et une voix qui résonnent la nuit dans la forêt amazonienne, un cri indescriptible me réveille en sursaut. On dirait celui d’un de ces esprits maléfiques qui rôdent dans la selva, dont m’a parlé la veille un membre de la communauté autochtone Ese Eja, peuple qui vit dans la région depuis des milliers d’années.
Je regarde autour de moi, mais c’est l’une de ces nuits sans lune où l’obscurité a avalé jusqu’à la forme des arbres. Je ne trouve pas ma lampe. Le cri déchire à nouveau la nuit, puis un autre. Ils sont plusieurs. Ma cabane en bois est ouverte sur l’extérieur, sans murs. Je me sens soudain terriblement vulnérable. Dans la jungle, l’humain redevient ce qu’il est : un animal comme un autre et, par conséquent, une proie potentielle pour de nombreux prédateurs. Poussée par la curiosité, je sors à tâtons pour découvrir ce qui peut être à l’origine de ce rugissement surnaturel. Dehors, la vie bat son plein. La forêt ne dort jamais. C’est tout un monde qui cohabite, nuit et jour. Les cris retentissent toujours au loin. Ils viennent tous de la même direction et semblent s’intensifier. Je n’aurai pas de réponse avant le lendemain, quand je raconterai ma mésaventure aux biologistes et assistants de recherche du Tambopata Research Center (TRC).
Alejandra Herrera, est une primatologue péruvienne, spécialisée dans l’étude comportementale des primates de Tambopata. En bottes et treillis, déterminée et volontaire, elle arpente depuis plus de deux ans la forêt pour être au plus près de son sujet d’étude. Elle m’explique que les démons en question sont en réalité des singes hurleurs rouges boliviens (Alouatta sara), l’un des plus grands primates d’Amérique du Sud. Ils mesurent de 45 à 70 cm de long, et pèsent jusqu’à 7 kg.
Ces primates possèdent un os hyoïde hypertrophié qui agit comme une caisse de résonance, leur permettant d’amplifier leurs vocalisations. Celles-ci peuvent porter jusqu’à 5 km et servent notamment à marquer leur territoire, à attirer les femelles en période de reproduction et à maintenir la cohésion du groupe. Cette caractéristique constitue néanmoins une faiblesse de taille : leurs puissants hurlements, audibles de loin, permettent aux chasseurs de les localiser plus facilement.
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L’espèce est classée comme « vulnérable » dans le plan national de conservation des primates menacés SERFOR 3 « Ils sont chassés pour être mangés, alors, depuis des générations, ils ont appris à adapter leur comportement. Dans certaines zones les vocalisations sont faibles, voire inexistantes », regrette la coordinatrice du projet, Alejandra Chimbimune.
Les singes hurleurs rouges font partie des huit espèces que je vais découvrir au sein du Tambopata Research Center, situé au cœur de la réserve nationale de Tambopata.
Dirigé par l’écologue Mark Bowler, le programme « 8 primates » s’inscrit dans le cadre de « Wired Amazon », un ensemble de projets scientifiques lancé en 2018 par l’entreprise d’écotourisme Rainforest Expeditions. Il vise à comprendre, à travers l’analyse des sons et l’observation comportementale, comment ces espèces communiquent, se comportent, évoluent et s’adaptent aux changement climatique et aux activités humaines illégales telles que la déforestation, le braconnage ou l’orpaillage1 qui constituent actuellement une véritable menace pour l’ensemble du territoire. La constitution d’une archive sonore à partir des sons collectés permettra de suivre les populations de singes dans des zones forestières plus vastes, et de détecter les dangers qui pèsent sur eux.

Ce matin là, nous marchons déjà depuis plusieurs heures dans une chaleur moite, continuellement attaqués par une nuée de moustiques. Avec 95 % d’humidité, l’air est lourd et parfois difficilement respirable. Soudain, le biologiste Takeshi Caceres s’arrête. Il scrute les environs puis, les yeux rivés vers la cime d’un arbre immense, pointe une grande forme noire qui nous observe avant de lancer une série de cris plaintifs (whinny call) pour prévenir le groupe de notre présence.
À l’aide de son microphone parabolique directionnel conçu pour minimiser les bruits de fond et amplifier les sons, Takeshi Caceres enregistre le cri si particulier du singe-araignée (Ateles chamek) avec son téléphone portable qui intègre automatiquement des métadonnées : heure, date, coordonnées GPS et espèce identifiée. « Ce sont les primates les plus grands de la région. Ils sont considérés comme une espèce particulièrement sensible aux transformations de leur habitat », précise Aracely Yarasca.
Le singe-araignée est lui aussi classé en danger dans le plan national de conservation des primates menacés du Pérou (SERFOR). Les espèces de petite taille comme le tamarin à selle de Weddell (Leontocebus weddelli) et le titi de Toppin (Plecturocebus toppini) s’adaptent plus facilement à différents environnements, ce qui les rend moins vulnérables que le singe-araignée ou les singes hurleurs à la fragmentation de leur habitat. Ils n’en sont pas pour autant à l’abri, puisqu’ils sont régulièrement capturés pour être vendus comme animaux de compagnie.

Les singes-écureuils boliviens (Saimiri boliviensis) sont des animaux très sociaux… et bruyants ! Ils se déplacent en groupes pouvant compter plus d’une centaine d’individus. « Ce qui est fascinant, c’est leur manière de communiquer. Certaines vocalisations semblent fonctionner comme des appels individuels, comparables à des noms. Une syllabe particulière pourrait permettre d’attirer l’attention d’un individu précis » chuchote Alejandra Herrera. « Pour comprendre une vocalisation, il faut savoir qui l’a produite, dans quel contexte et comment les autres individus ont réagi : on met en relation les sons avec les comportements observés sur le terrain » poursuit-elle.
Lorsqu’une vocalisation revient régulièrement dans une même situation, les biologistes peuvent formuler une hypothèse : telle séquence semble associée au jeu, à l’alerte ou à une interaction sociale. Jamais bien loin des singes-écureuils, se trouve un groupe de capucins bruns (Sapajus macrocephalus). Les capucins sont des primates particulièrement intelligents, notamment pour leur capacité à se servir d’outils. Ils peuvent utiliser des pierres pour casser des noix ou des bâtons pour attraper des termites dans les troncs d’arbres. Amateurs de fruits, ils en avalent les graines puis les transportent sur de grandes distances avant de les rejeter dans leurs excréments. Cela permet à de nombreux arbres de s’implanter sur une plus grande surface, et aux forêts de se renouveler.
Les primates participent à de nombreuses interactions écologiques et jouent un rôle essentiel dans la forêt amazonienne. Mais ce rôle est menacé.
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Pour Mark Bowler, les changement climatique, la déforestation et la destruction des habitats sont intimement liés. L’Amazonie stocke une immense quantité de carbone et joue un rôle majeur dans le cycle de l’eau. Si la forêt disparaît, ce ne sont donc pas seulement des arbres et des animaux qui disparaissent : c’est tout un ensemble de mécanismes écologiques qui peut être progressivement perturbé, avec des conséquences qui dépassent largement les frontières de l’Amazonie.
Pour l’instant, les chercheurs ne disposent pas d’un recul suffisant pour mesurer l’impact de ces changements sur la biodiversité. Mais les enregistrements constituent progressivement une véritable mémoire sonore de la forêt. « Dans cinq ans, nous aurons suffisamment de données sur la durée », estime Mark Bowler. « Nous pourrons alors comparer les paysages sonores d’une même forêt à différentes périodes : chants d’oiseaux, sons des insectes et vocalisations des primates. Il faut enregistrer aujourd’hui les sons de la forêt pour pouvoir, demain, mesurer et dénoncer ce qui aura changé ou disparu » avant de continuer « Mon but, dans une perspective plus globale, est de rendre le suivi de la biodiversité moins coûteux et d’impliquer davantage les populations locales et des volontaires, afin qu’ils puissent nous aider à surveiller et donc à protéger des zones plus vastes. Produire des données ne suffit pas. Il faut qu’elles puissent servir à agir concrètement ».
Les chercheurs collaborent actuellement avec le gouvernement péruvien et le SERNANP.2 Ils publient des résultats scientifiques qui témoignent de l’état actuel de la forêt amazonienne et informent sur les conditions écologiques essentielles pour que les populations de primates restent en bonne santé sur le long terme. « Nous espérons que notre travail pourra à l’avenir avoir une réelle influence sur les politiques publiques de protection de la forêt », conclut Mark Bowler.
Pour l’équipe de terrain, les sorties ont lieu entre 5 heures et 10 heures du matin, puis entre 16 heures et 18 heures, ce qui correspond aux pics d’activité vocale des primates diurnes. Chaque matin, parabole directionnelle en main, les chercheuses et chercheurs partent à la rencontre des primates. Pour les trouver, il faut bien connaître leur territoire. Jour après jour, l’équipe de terrain observe les primates, cherche à identifier les individus et note le contexte dans lequel les vocalisations sont produites.
« L’un des plus grands mystères reste le sapajou à tête ébouriffée (Cebus cuscinus). Nous n’avons réussi à obtenir que quelques enregistrements de cette espèce particulièrement discrète. Nous supposons qu’elle a appris à éviter les humains, peut-être à la suite de la chasse ou du trafic d’animaux sauvages », confie Alejandra Chimbimune.
Il est 18 heures, la nuit commence à tomber, quand nous apercevons de petits singes qui nous fixent de leurs yeux ronds. Les douroucoulis (Aotus azarae) sont les seuls primates nocturnes du projet. Ils utilisent les odeurs pour communiquer et marquer leur territoire. Leurs cris, sifflements et trilles permettent aux membres d’un groupe de rester en contact et de transmettre rapidement l’information, notamment lorsqu’un prédateur est détecté.
De retour au centre, en début de soirée, l’équipe de chercheuses et chercheurs doit analyser les enregistrements de la journée. Pour exploiter cette masse d’informations, elle entraîne des algorithmes à détecter automatiquement les espèces à partir des vocalisations de référence et de milliers d’heures d’enregistrements. Par la suite, le traitement des données recueillies se déroule en plusieurs étapes et associe expertise humaine et intelligence artificielle : Les vocalisations sont identifiées et annotées à l’aide d’un logiciel de référence bioacoustique, puis analysées automatiquement grâce à Arbimon, une plateforme développée par l’ONG Rainforest Connection (RFCx). Les détections positives sont ensuite vérifiées manuellement.
Alejandra Chimbimune m’explique qu’il y a deux façons d’écouter la forêt. Parallèlement à l’observation et à la prise de son active, le suivi acoustique passif permet de laisser des enregistreurs autonomes fonctionner pendant de longues périodes, sur de plus vastes territoires. « Depuis l’automne 2025, environ 390 enregistreurs ont été répartis sur plus de 15 000 hectares de forêt sans aucune présence humaine. Chaque mois, nous devons aller récupérer les données enregistrées par les micros, les rapporter au centre de recherche pour analyser les sons, et les replacer ensuite dans une autre zone, afin de couvrir le plus large territoire possible », ajoute-t-elle.
Attablés dans la salle d’étude du TRC depuis des heures, silencieux et concentrés, casques sur les oreilles, les biologistes se saisissent tout à coup de leurs paraboles et courent en direction de la forêt, d’où l’on entend des sifflements semblables à ceux des oiseaux.
À long terme, le projet vise à mettre en place un système de surveillance bioacoustique évolutif, capable de fonctionner presque en temps réel à l’échelle de Tambopata, puis au-delà. Le dispositif pourrait ensuite être étendu à d’autres régions, voire à d’autres pays.


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