Saratha Vilas, l’Inde qui bâtit avec le climat

Nous voici en Inde, au sud du Tamil Nadu, dans une région aride sans rivière, à l’ombre du bruit, de la fureur et de l’odeur de l’Inde. Ouvrons ensemble un chapitre d’histoire et partons à la rencontre des Chettiar, une communauté de marchands tamouls qui, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, a construit des milliers de maisons-palais. Plus de 15 000 vastes demeures à cours multiples, façonnées pour le climat, la lumière et la durée.
Derrière leurs façades massives, ces maisons abritent un savoir-faire subtil : des toitures orientées pour canaliser la pluie, des sols frais, des murs respirants. L’eau de pluie ruisselle vers des canaux souterrains, puis vers deux types de bassins : les oorani, petits réservoirs placés près des temples, à usage rituel et domestique, et les eri, grands lacs artificiels destinés à l’irrigation agricole. Ce réseau, entièrement gravitationnel, permettait aux villages de décider, selon la quantité d’eau tombée, la surface de rizières à cultiver. L’architecture était au service d’une écologie du quotidien : sans pompe, sans béton, sans mots savants. Un équilibre millénaire entre bâti, territoire et saison.

Le plus étonnant, peut-être, c’est que tout cela ne part pas d’une stratégie de développement durable. C’est le patrimoine qui impose la durabilité. Les Chettiar, cette caste de marchands visionnaires, avaient déjà tout prévu : orientation, ventilation, récupération d’eau, matériaux nobles et locaux. La durabilité non pas comme ambition, mais comme culture. De passage à Paris, Michel Adment et Bernard Dragon, les architectes français devenus propriétaires de Saratha Vilas, racontent leur fabuleux destin, au pays des Chettiar.
« Avant, on construisait pour durer. Et pour vivre avec le climat, pas contre lui. » Ces mots résonnent dans la cour ombragée de Saratha Vilas, au cœur du Tamil Nadu, comme une invitation à repenser nos manières d’habiter. À mille lieues des algorithmes de la “smart city”, cette maison-palais restaurée avec patience et goût est un manifeste silencieux pour une écologie à hauteur humaine. Pas de gadgets, pas de greenwashing, juste du bon sens hérité d’un autre temps – et d’un autre monde.
Architectes à Paris, Michel et Bernard ont passé vingt-cinq ans à concevoir des opéras, des aéroports, des concours internationaux aux dimensions pharaoniques. Leur vie était une suite de plans, de délais, d’écrans. Jusqu’au trop-plein. « À force de ne plus toucher la matière, on s’est perdus. » Direction le sud de l’Inde, où ils découvrent un patrimoine d’une richesse inouïe : des milliers de maisons-palais abandonnées, pillées, rasées. En 2007, leurs chemins croisent le World Monuments Fund Chettinad. En 2009, ils découvrent la Saratha Vilas, alors en ruine. En 2014, le palais rejoint la Liste indicative du Patrimoine Mondial de l’Inde, sous le nom de “Chettinad, Groupes de villages de marchands tamouls”, en attente de candidature UNESCO.
 
Le Chettinad. Un nom presque secret, murmuré entre les murs de la Saratha Vilas. Ici, pas de climatisation ultra-connectée, mais des toits pensés pour aspirer l’air chaud, des patios qui ventilent, des sols frais en pierre locale. Les cours intérieures récupèrent les pluies, les toitures guident l’air, les matériaux respirent. Cette intelligence de l’espace s’enracine dans le Vastu Shastra (वास्तु शास्त्र), littéralement “science de l’habitat” en sanskrit : un ancien système indien d’architecture et d’urbanisme hérité des textes védiques. Il vise à harmoniser les constructions humaines avec les lois naturelles et les énergies cosmiques, où chaque geste de construction est en dialogue avec le climat, le terrain et le cycle du vivant. Basé sur les cinq éléments – terre, eau, feu, air, espace – et l’orientation cardinale, le Vastu Shastra organise l’espace pour favoriser la circulation de l’air, la lumière, la récupération de l’eau et le bien-être des habitants. C’est une écologie architecturale intuitive, pensée bien avant l’heure. Contrairement au Feng Shui chinois, souvent comparé à tort, le Vastu Shastra agit dès la conception : il fonde les flux, il ne les corrige pas.
Saratha Vilas renaît de ses cendres en 2010. Traitement phytosanitaire des eaux usées, réutilisation des eaux grises, matériaux sourcés dans un rayon de 50 kilomètres, jardin sec, poteries locales : ici, l’écologie n’est pas une tendance mais un héritage. Même les déchets sont revalorisés à échelle locale. “Ce n’est pas une écologie parfaite, mais une écologie praticable”, sourit Michel. La Saratha Vilas, ce n’est pas du design écologique. C’est une écologie de survie devenue art de vivre. Ce sont les murs qui enseignent. Aujourd’hui, les deux architectes songent à transmettre la maison à leur équipe, à léguer leurs archives à une organisation patrimoniale. Pour que cela continue, même sans eux. Non pour pérenniser un modèle, mais pour prolonger un mouvement. “Le but, ce n’est pas de garder la main, c’est de laisser faire.”
 
Peut-être est-ce cela, l’architecture écologique : une manière de faire monde, ensemble, à partir du déjà-là. Et de retrouver, à travers un art ancien de bâtir, un sens du lieu qui dépasse les siècles. Saratha Vilas, ou comment deux architectes en déroute ont croisé le chemin des ruines du Chettinad et trouvé, dans les pierres, les germes d’un futur désirable. Pas spectaculaire. Mais habitable.
En savoir plus:
Le Chettinad, au sud du Tamil Nadu, abrite l’un des patrimoines architecturaux les plus singuliers d’Inde, aujourd’hui menacé. Plus de 15 000 maisons-palais ont été construites entre 1850 et 1940 par la communauté marchande Chettiar. Depuis 2007, plusieurs organisations, dont le World Monuments Fund, soutiennent leur restauration. Cette architecture, fondée sur des principes de durabilité naturelle, inspire aujourd’hui chercheurs et architectes engagés dans la transition écologique du bâti.
Mots : Ingrid Bauer 
Photographies : Ingrid Bauer pour Hum Média 

 

Partager :

Sarathas Vila, une maison d’hôtes écologique avant l’heure
Michel Adment & Bernard Dragon
Jardin d’éden
Le Patio, entre ombres et lumières
Lobby et chill area
Une chambre Héritage

à lire aussi

à lire aussi


VOYAGE DURABLE

Nos adresses pour buller en blanc

En manque d’inspiration pour se la couler douce à la montagne ? On a sélectionné trois adresses pour partir au grand air.

VOYAGE DURABLE

La Butte, auberge des temps modernes

32 chambres face à l’océan. C’est la promesse de La Butte, étape incontournable de la côte des légendes.

Namo
VOYAGE DURABLE

Namō, oasis japonaise en normandie

Entre minimalisme, architecture durable et cuisine locale chaque détail est pensé pour respecter la nature et ralentir le rythme.

VOYAGE DURABLE

Et si l’hospitalité devenait un moyen créatif de vivre l’art et la nature ?

À Barbizon, La Folie métamorphose l’hospitalité en aventure artistique, entre installations sensibles et légendes sylvestres. Il est à peine onze heures, et déjà la chaleur enveloppe le village de Barbizon, d’un lourd manteau d’été. Le mercure frôle les 28 degrés ce matin, et tout semble suspendu sous ce ciel de plomb. À quelques pas seulement […]

Retour en haut