Les enfants ont aussi leur zone d’autonomie temporaire

Se construire par soi-même, sans injonction sociale, parentale ou scolaire : pour les enfants, ça tient du rêve. Il existe pourtant des espaces d’émancipation pour ces individus pleins et entiers de la société. Et si ces terrains magiques, où la domination adulte perd son hégémonie, pouvaient nous aider à repenser les rapports entre petits et grands ?
 
par Mathias Riquier
Le 23/07/2026
 
Sur le terrain d'aventure des Dervallières, enfants et animateurs s'affairent parmi planches de récupération et vélos démontés. © Mathias Riquier
OK, c’est loin d’être le meilleur Spielberg. Mais Hook (1991), qui offre une suite à l’arc narratif de Peter Pan, devenu dans ce film un adulte victime, comme nous, d’une société qui broie nos rêves de gosse, a une qualité rare. Il offre à voir des enfants interagissant entre eux, s’organisant sans adultes, parfois malgré eux mais pas toujours, dans un joyeux bordel. Ce qu’on en retire ? Ces mômes n’ont pas besoin de nous, et ça nous fait bizarre. La question est de comprendre ce qui nous perturbe.
 
Le quartier des Dervallières, à Nantes, a plutôt mauvaise presse. Malgré sa diversité et sa jeunesse, la sphère médiatique a régulièrement pris plaisir à exposer ce quadrilatère comme la source de tous les maux de cette grande ville de l’Ouest, réputée pour sa qualité de vie. Il suffit pourtant de regarder derrière les gros titres. Entre les tours, on retrouve une vaste zone délimitée par des piquets et des cordes. Sur le gazon grillé par les canicules successives, des gamins courent, jouent, se chamaillent, s’affairent surtout. Youssef, enfant du quartier d’une dizaine d’années, explique, aidé par un encadrant volontaire, être sur le « projet de sa vie » : un kart sur la base d’un châssis de caddie de supermarché. Il manie des outils qu’on aurait tendance à vouloir enlever des mains d’un gosse de son âge. C’est pourtant un constat de ce premier tour d’horizon : filles et garçons manient marteaux, scies, tournevis, tout ce qui leur permet d’exprimer leurs envies. N’ayez pas peur pour eux.
 
Youssef travaille avec un animateur sur le châssis à roulettes de son futur kart. © Mathias Riquier
La charte du terrain d'aventure, affichée sur place : gratuité, accueil inconditionnel, libre circulation. © Mathias Riquier
Le terrain des possibles
Ces enclaves d’éducation populaire, appelées « terrains d’aventure », on les retrouve partout en France – on en compte près d’une trentaine aujourd’hui. Les grands principes, c’est Mathilda Millet, animatrice et coordinatrice des six terrains de l’agglomération nantaise, qui nous les expose : « gratuité, accueil inconditionnel, libre circulation et libre activité des personnes ». Comprendre : ici, les enfants viennent comme ils sont et ils font ce qu’ils veulent. « Rien » est d’ailleurs une réponse tout à fait acceptable, mais le matériel est là pour faire germer les idées : du bois de récupération sous toutes ses formes (palettes, planches, tasseaux), des objets du quotidien (bassines, vieilles chaises de bureau, tuyaux, objets « incitants »), et un magasin d’outils à disposition. Tout ça sous l’œil bienveillant d’adultes qui n’ont certainement pas pour rôle de donner des consignes. Anna, animatrice référente du terrain des Dervallières, et ses coéquipiers, ne jouent pas la carte du « jeu mené » qu’on attend d’un poste similaire dans une structure socio-culturelle. Pas de démarche didactique, pas de règles du jeu : les enfants ont l’année scolaire pour ça. Ici, il s’agit juste de leur donner l’occasion d’élaborer ce qu’ils veulent. Le « jeu libre », notion dont l’émergence doit beaucoup aux pédagogies alternatives (Montessori, Steiner-Waldorf, etc), se manifeste partout sur cette joyeuse micro-nation, sous la forme de cabanes biscornues, de balançoires DIY, d’objets non identifiés et, donc, d’un futur kart de champion. Certains enfants ont à peine cinq ans, d’autres sont en pleine adolescence. La fréquentation, aux Dervallières, peut monter à 80 personnes. Un capharnaüm qui s’auto-régule merveilleusement, loin des logiques productivistes du monde adulte.
 
Derrière ce principe se cache un architecte et paysagiste danois, Carl Theodor Sørensen (1893-1979). Figure du paysagisme moderniste, il considère comme incontournable de donner aux enfants un véritable espace de souveraineté – c’est en partie grâce à lui qu’il existe une place pour les terrains de jeu dans le design urbain actuel. Mathilda Millet préfère mettre à distance les aires de jeu modernes, « pensées pour être consommées », sans pour autant en renier l’utilité, mais les terrains d’aventure jouent selon elle une autre partition. Le premier d’entre eux, à Emdrup dans la banlieue de Copenhague, a été co-élaboré par Sørensen et a vu le jour en 1943. Les premières photos de l’époque montrent des enfants qui jouent avec des briques, creusent dans la boue, construisent des cabanes avec du bois et des clous. L’idée essaime, est reprise avec force après-guerre, notamment au Royaume-Uni et en Allemagne. On transforme les espaces liminaires de l’urbanisation galopante – les terrains vagues – en espaces vivants, les chargeant ainsi d’une aura émancipatrice.
 
En France, si l’on voit les premiers terrains arriver tardivement (le premier d’entre eux sera ouvert en 1971), l’élan sera vite étouffé dans les années 80. Les financements se tarissent, l’opinion détourne le regard : ces terrains sont perçus comme des « bidonvilles pour enfants ». Il faudra attendre un alignement de planètes pour que l’appétit revienne : « à la fin des années 2010, certains de nos animateurs sont revenus d’Allemagne avec l’envie irrépressible de donner un nouveau souffle à l’idée en France », raconte Mathilda. En France, une majorité de terrains est gérée par les CÉMÉA (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active), ensemble de structures associatives de territoire défendant les principes « de l’Éducation Nouvelle, de l’Éducation populaire et des méthodes d’éducation active, pour transformer les milieux et les institutions par la mise en action des individus ». La charte actuelle des Terrains d’Aventure, dont ils ne cherchent pas à s’accaparer la gestion, est laissée disponible pour toute autre structure souhaitant mettre en place son propre terrain. Pour ne pas formater les esprits, commencer par ne pas formater l’idéal.
 
La « zone de lâcher-prise », un panneau qui rappelle aux adultes de laisser l'enfant choisir son rythme. © Mathias Riquier
Au terrain d'aventure de l'Allumette, un enfant et un animateur s'affairent à l'établi. © Mathias Riquier
Domination adulte
Cent kilomètres plus au nord, à Rennes, c’est une association locale, l’Allumette, qui propulse le terrain d’aventure. Dans un parc très boisé, il se situe au croisement de plusieurs sociologies : au nord immédiat du quartier prioritaire du Blosne, proche de zones plus résidentielles, également accessible depuis « la campagne » où me disent habiter des enfants en plein bricolage de fortin. À l’ombre d’un arbre centenaire, leur mère bouquine sur un banc et m’explique les avoir amenés « exprès » d’une commune de la première couronne, « pour qu’ils puissent vivre le plaisir de construire une cabane comme nous à l’époque, au fond du jardin des grands-parents ». Claire Lemonnier, animatrice sociale et moitié de la masse salariale de l’asso, voit parfois passer des parents plus dirigistes : « certains n’hésitent pas à être sur le dos de leurs enfants, pour les pousser à réussir tel ou tel projet de construction et à apprendre des compétences. Nous, on essaie de désamorcer ça au maximum ». On entre doucement dans le concept de la « domination adulte », à la réalité fonctionnelle vertigineuse. L’émergence de la pensée enfantiste, qui a trouvé une résonance glaçante à ses revendications (la reconnaissance des droits des enfants) dans l’affaire Lyhanna, se place à la charnière d’un rapport de domination central de notre société. La question d’offrir aux enfants l’assurance d’une sécurité (physique, alimentaire, affective…), sans pour autant les asservir ou les réifier, est primordiale : où mettre le curseur en tant que parent ? Comment et quand cadrer les choses ? À quel moment entrave-t-on la liberté de l’enfant et sa capacité à se construire seul ? Une question à laquelle ces espaces d’autonomie offrent une réponse, forcément perméable aux perturbations du monde extérieur. À l’heure où certains enfants, avant même l’âge de 10 ans, se mettent une pression monstre à l’école ou dans des compétitions de trail running pour minots , et où certains clubs de foot doivent mettre les parents à l’écart au moment du match du dimanche pour éviter que les egos d’adultes ne viennent polluer le plaisir de jouer , la possibilité de manier un tournevis sans répondre à un enjeu de réussite semble relever de la santé publique.
 
À cela s’ajoute la possibilité de se faire quelques bleus pour mieux grandir. « La notion de prise de risque dans l’espace public est totalement étouffée, au même titre que celle du jeu libre », m’explique Mathilda Millet, faisant écho à des propos similaires côté rennais : « il y a très peu de chances que les enfants se blessent, ils passent des brevets d’utilisation pour chaque outil auprès de nous, et même si le risque est là, il fait partie de l’apprentissage et multiplie les possibilités d’émancipation », confie Claire. En deux après-midi d’observation, dans deux villes et deux quartiers aux dynamiques différentes, aucun pansement n’a été nécessaire.
 
Dans l'herbe haute du parc Marc Sangnier, un groupe d'adolescents discute © Mathias Riquier
Le mur à outils du terrain d'aventure, marteaux et limes accrochés et étiquetés à la craie. © Mathias Riquier
Peut-on rêver d’un avenir avec des terrains d’aventure à chaque coin de rue ? « Le concept, aujourd’hui, est accepté par les pouvoirs publics », explique Mathilda. « Après, nous nageons en pleine politique de la ville, et les financements peuvent facilement être retirés en fonction de ce qui se passera dans les urnes. L’économie de cette petite utopie est fragile ». Reprenant à dessein un langage politique, elle affirme en tout cas que l’initiative joue aussi un rôle de tranquillité publique : « nous croyons dur comme fer au fait qu’il faille occuper des espaces de voisinage pour les transformer en espaces de vie commune, de donner l’occasion aux enfants d’être eux-mêmes et de se construire un affect particulier au fait d’être dehors. L’extrême-droite, elle, n’envisage la tranquillité publique que sous forme d’espaces totalement vides, par le chacun-chez-soi. On peut faire tellement mieux ». Hakim Bey aurait sûrement apprécié cette version « kids-friendly » de ses fameuses « zones d’autonomie temporaire ». Et si ce qui nous perturbait, dans Hook, était ce sentiment d’évaporation d’un rapport de domination rarement questionné, celui des adultes sur les marmots ? Si la réalité est infiniment plus complexe qu’un film du dimanche soir, commencer à imaginer nos jeunes comme libérés de la houlette des adultes, au moins pour des temps délimités, peut sans doute nous émanciper de nos propres travers.

 

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