Plantation, à ciel ouvert

Photographies ·
Alizée Bauer

Invisible depuis la rue, un jardin de près de 7 000 m² s’étend sur les toits de la Porte de la Chapelle. Entre maraîchage, biodiversité et lieu de vie, Plantation illustre le potentiel des fermes urbaines parisiennes, tout en révélant les défis de cette agriculture hors sol : produire en ville, s’adapter au climat et trouver un équilibre économique.

Ce vendredi matin, l’atmosphère y est encore bien calme. Le grand public n’est attendu que vers midi. Marguerite Labouré, responsable agricole du site, arrive avec sa brouette, dans son chemisier d’un doux jaune citron. Elle est accompagnée par Dora Birchler, assistante de direction générale de Plantation, qui ne manque pas de complimenter son élégance.

Alors que la France traverse actuellement sa quatrième canicule de l’été, avec des pics annoncés jusqu’à 40°C jusqu’à début août, le souvenir de notre visite mi-juillet, en pleine troisième vague de chaleur, résonne encore davantage. Les habitants recherchaient déjà la fraîcheur, tandis que la forêt de Fontainebleau brûlait aux portes de Paris. « Certaines plantes n’ont pas survécu… Il y en a qui ne résistent pas au-dessus de 35°. Alors quand il faisait 42° dehors, 55° dans la serre… on n’a pas pu les sauver. » soupire Marguerite. « Mais c’était avant tout le facteur humain. Pendant la semaine la plus chaude, on a fait le minimum syndical et certains évènements ont été annulés. »

Une serre autosuffisante

La serre, elle, a été pensée à l’origine pour récupérer la chaleur d’un data center logé au sous-sol, un projet finalement abandonné. Aujourd’hui, elle est considérée comme bioclimatique car elle se suffit à elle-même. Entièrement vitrée, avec des voilages au plafond, elle n’a besoin de rien d’autre que du soleil.

Ingénieure agronome de formation, Marguerite supervise l’espace agricole, mais c’est son collègue qui assure la production quotidienne. Ici, les cultures ne poussent pas dans la terre. « On fonctionne en hydroponie », explique la jeune femme, « un circuit fermé d’eau, sans terre, juste des filets enrichis en nutriments, dont le surplus est récupéré dans six cuves. » 

Sur 1 200 m², naissent essentiellement des légumes feuilles et des micro-pousses peu communes : amarante, tagète, etc. Des cultures « niches » qui plaisent aux restaurants gastronomiques parisiens dont Plénitude, établissement étoilé de Cheval Blanc, client de Plantation depuis plusieurs années. « Leur fidélité est un vrai gage de qualité. », affirme la maraîchère.

Mais à l’échelle d’une métropole comme Paris, ces volumes restent limités. Sur l’année, Marguerite estime la production entre le potager et la serre autour de 30 tonnes pour les plantes aromatiques et les herbes comestibles et autour de 10 à 15 tonnes pour les légumes. Plantation ne prétend pas remplacer l’agriculture traditionnelle ni nourrir la capitale. Le projet cherche plutôt à expérimenter une autre manière de produire en ville, tout en créant des espaces favorables au vivant.

Cultiver autrement

Chaque choix de culture répond à une philosophie précise. « Je me base sur le concept de permaculture, et sur le maraîchage sol vivant », poursuit Marguerite « On met énormément de compost, de paillage, pour avoir un sol qui se développe lui-même. J’aime dire aux enfants qui visitent : un agriculteur qui veut du bon lait nourrit bien sa vache. Si tu veux de bons légumes, il faut bien nourrir ton sol. »

 Côté légumes, la saison tient dans un panier avec des betteraves, des petits concombres tout verts que leurs propres feuilles protègent du soleil, et quelques tomates, que Marguerite garde précieusement pour le chef… Ou pas… Marguerite approche. Son sécateur dans une main, une tomate dans l’autre. Toutes deux croquent dans la chair pulpeuse, le jus coule le long des doigts. Une exclamation joyeuse en chœur : « Ça, c’est le vrai goût de la tomate ! »

 « Ce n’est pas impossible de produire au nord, à Paris, l’hiver. Les gens cultivent très bien en Angleterre, en Islande, au Canada. Ça fonctionne très bien et on voit du vert, on voit de la terre, on se reconnecte à la nature. », raconte Marguerite Labouré. 

 Au fil des saisons, les citadins ont l’occasion de commander chaque semaine un panier de légumes frais, composé desemences biologiques cultivées sans aucun intrant chimique. « On a créé un formulaire en ligne où les gens composent eux-mêmes leur panier, en fonction de ce qui est disponible, avant le jeudi midi, et ils viennent le chercher le samedi. »

Le prix du vivant

Si le lieu bat au rythme des pousses, il bat aussi à celui des yogis le samedi matin ou encore celui des danseurs lors de soirées musicales à thème. Plantation multiplie les évènements et les opérations de communication pour se faire connaître et dynamiser le quartier. C’était d’ailleurs le projet initial, porté sous le nom de Cultivate lors de l’appel à projets de la mairie de Paris en 2018.

Depuis mars 2025, le lieu a été repris par trois entrepreneurs déjà connus pour leur engagement : Lucie Basch, cofondatrice de Too Good to Go, Stéphane Vatinel, à l’origine d’un groupe de tiers-lieux parisiens, et Hugo Sialelli, directeur général de la bière corse Pietra.

« On s’est beaucoup rapprochés de la mairie pour rattraper notre retard et développer encore plus l’ouverture au public. », confie Dora. « Il a fallu s’adapter aussi au voisinage… avec les nuisances sonores nocturnes par exemple. » Un des points sensibles de la cohabitation avec le quartier.

Mais faire vivre ce jardin a un coût, humain autant qu’économique. « C’est un métier-passion donc parfois on a tendance à s’oublier. » sourit Dora, « Cependant, c’est une liberté qu’on revendique aussi, être ultra autonomes. Si Marguerite ne veut pas venir un jour de canicule, ou qu’elle préfère faire 12 heures un jour plus frais, c’est d’accord. C’est ça aussi, travailler avec le vivant. Ce projet a les défauts de ses qualités, on les accepte, même si c’est prenant. »

Les prix restent un peu élevés pour ce quartier populaire « Nos cocktails sont faits avec nos aromatiques, notre restauration avec les produits du potager, donc c’est forcément un peu plus cher. » 

Le bruit du tramway, des voies ferrées et des klaxons n’a jamais disparu. Il est resté en arrière-plan, couvert quelques instants par le bourdonnement des abeilles. Invisible depuis la rue, ce jardin suspendu rappelle qu’au cœur d’une métropole dense, chaque surface peut devenir un espace de production, de biodiversité ou de respiration.

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