La Slow Fashion Week de Marseille et le Studio Lausié, incubateurs d’une mode du futur et responsable
Lancée en 2025, la semaine de la mode marseillaise a été créée pour prendre le contre-pied des fashion weeks traditionnelles, jugées élitistes et à « l’impact environnemental désastreux » par le collectif BAGA, à l’origine de l’événement marseillais.
Mots : Nina Boutléroff
Publié le 16/06/2026
Un soleil de début de soirée tape encore sur l’esplanade des Halles de la Major. Installé face à la mer, le public – plus de 2000 personnes attendues cette année – attend de découvrir les collections de fin de formation des étudiants du Studio Lausié, première école de mode écoresponsable en France, lancée en 2021. Le show n’est pas seulement un spectacle de fin d’année, c’est aussi l’événement de clôture de la Slow Fashion Week qui s’ouvre sur un discours de Marion Lopez, directrice du Studio Lausié et co-fondatrice du collectif BAGA, mais aussi par une prise de parole du maire de Marseille, Benoît Payan. Un fil rouge : l’ambition de décentrer la capitale de la mode et d’ouvrir à tous , ce milieu fermé. En front row, pas de célébrités américaines ou d’acheteurs venus du monde entier mais des familles, des enfants, des grands-parents, des amis, des acteurs de la mode locale (créateurs, créatrices, commerçants, journalistes) et en guest cette année pour clore le défilé, le mannequin Mohamed Benhadda, pur produit marseillais et fierté nationale, devenu égérie Prada suite à un casting sauvage. Un profil important tant il incarne le propos de Marion Lopez, le souhait que la mode écoresponsable Made in Marseille puisse dépasser les frontières et diffuser l’idée d’une mode responsable et accessible à tous.
L’upcycling comme manifeste
Ce soir du 13 juin 2026, ce sont vingt-et-une collections d’autant d’apprentis qui défilent en pleine golden hour. L’une d’entre elles exploite des sacs poubelle transformés en fleurs, un travail digne de haute couture ; une autre, les filets de pommes de terre transformés en robe du soir ; ou encore des gilets de sauvetage fournis par SOS MÉDITERRANÉE et Lesvos Solidarity, utilisés par des personnes exilées et métamorphosés en pièces de mode. « Avec le réemploi au cœur de l’enseignement, l’idée c’est de montrer que l’upcycling ça ne veut pas dire déchets, sale ou moins bonne qualité », commente Marion Lopez. Pour postuler au Studio Lausié, pas besoin de diplôme : l’école s’ouvre à tout le monde et la moyenne d’âge oscille entre 18 et 32 ans. Les débouchés sont aussi variés que les profils : « Certains veulent monter leur entreprise, d’autres trouvent une appétence plutôt pour le stylisme photo, ou encore pour créer leur atelier. Il y a un panel énorme de métiers qu’on n’imagine pas forcément dans la mode. Et pour ceux qui gardent la création comme hobby, c’est aussi une façon de prendre confiance en soi. Je reçois souvent des messages qui confirment que c’est mieux qu’une thérapie ! », relate Marion Lopez. Au-delà d’être professionnalisante, la particularité de l’école c’est d’avoir l’écoresponsabilité au cœur de l’enseignement avec l’apprentissage des principes du réemploi, de la circularité, du minimal waste design, etc. Le terreau qu’elle forme est donc créatif certes, mais surtout préparé à faire des considérations environnementales un pilier de sa création. Raphaël, qui signe la collection Exil cette année, a commencé la formation comme une reconversion professionnelle et avec l’envie de créer sa propre marque, mais ses ambitions ont évolué depuis : « Créer une marque c’est beaucoup de temps pour se faire une place, d’autant plus avec un concept basé sur l’upcycling. Aujourd’hui, j’envisage plutôt de devenir styliste pour des événements ponctuels, ce qui permet de sensibiliser le plus grand nombre et de véhiculer un message. » Également formés aux questions concrètes et à la réalité du marché, l’horizon pour les élèves est ainsi plus vaste et peut-être plus réaliste.
La genèse de la formation
Animée par de profondes convictions elle aussi, Marion Lopez tient l’idée du Studio Lausié de son expérience professionnelle en tant que styliste puis directrice de production pour une marque de prêt-à-porter. On est alors dans les années 2010, et elle est envoyée dans les usines de fabrication, au plus près de l’absurdité de l’industrie de la mode. Elle parcourt les usines de l’Inde, la Chine, le Vietnam ou encore Hong Kong, et prend conscience que la traçabilité est compliquée à certifier ou encore que le principe de fabriquer des vêtements à partir de matériaux qui existent déjà est une évidence. « Surproduction, surconsommation, à l’époque, tout ça me dégoûte et je décide de rentrer dans le Sud. Je ne voulais plus être cool, je voulais ralentir, redescendre. » C’est ainsi que le Studio Lausié ouvre une formation courte pour deux puis quatre élèves,avant de lancer sa formation longue avec six puis dix-huit, puis enfin, vingt-quatre élèves. La circularité, l’inclusivité, la transparence, y compris dans le réemploi, sont les maîtres mots de la création tout comme le champ lexical du « faire » qui abonde : travaux de plissage, de broderie contemporaine, de maille. Les élèves tissent, brodent, tricotent, crochètent… Raphaël témoigne du large spectre de la mode abordé au cours de l’année : « En plus d’avoir pu étudier de près des savoir-faire qui sont de moins en moins utilisés, on a eu des cours de stratégie de communication, de production. On apprend le fonctionnement de la mode dans sa globalité et de comment ça existe aujourd’hui avec un regard supplémentaire : comment aborder le métier pour que les choses changent. » Dès les débuts du Studio Lausié, c’était aussi l’une des plus grandes ambitions : organiser des événements ouverts à tous afin de sensibiliser le grand public. Pari réussi, puisque c’est bien cette diversité qu’on retrouve dans les rangs du show, aussi bien dans le public que sur le podium où la joie communicative du salut final se transforme en véritable célébration.
Mode pour tous et pistes explorées
Voilà ce que la Slow Fashion Week brasse désormais : une mode inclusive où plus de 50 événements ont été organisés comprenant des présentations, des ateliers, des portes ouvertes, des expositions et des défilés comme ceux des créatricesJade Tekhil, Emma Bruschi ou encore celui d’Amour Collective, marque invitée et pionnière du prêt-à-porter upcyclé. Si certains événements et initiatives restent à petite échelle, dix jours durant, la ville est animée par ces rendez-vous auxquels de plus en plus de participants répondent présents. « Quand je vois l’engouement pour nos événements, j’espère une prise de conscience globale, que les gens vont se rendre compte que consommer moins mais mieux, c’est important et qu’acheter chez Shein, Primark, etc, c’est mauvais pour la santé et celle de leurs enfants. Les matières sont non seulement jetables mais aussi issues de produits toxiques et de la pétrochimie. », abonde Marion. Outre les défilés et présentations, des ateliers de tissage ou de création de boucles d’oreilles en corail s’ouvrent au public qui peut aussi mettre la main à la pâte. L’objectif de transmission, fondamental à la vision de l’écosystème de la mode marseillaise, est atteint et étend son champ d’enseignement au-delà de la formation du Studio Lausié. « Si on pouvait remettre des cours de couture au programme même général, ce serait génial, on apprendrait à réparer pour se débarrasser de ce réflexe de jeter. », propose même Marion Lopez. « C’est très Marseille ce qu’on fait : la débrouille, l’entraide et la ville nous soutiennent. Il nous manque énormément de moyens si on veut se rémunérer et rémunérer tout le monde. », ajoute la directrice. En attendant que le gouvernement légifère sur la fast fashion, la mode responsable peut-elle vraiment briser le plafond de verre économique et culturel ? Dans un monde qui va si vite, peut-on vraiment adopter la lenteur au quotidien ? Tout ça commence peut-être par apprendre à dédier un espace et du temps au geste, comme le fait le Studio Lausié.
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