Façade à pans de bois de la ferme du Bec Hellouin, toit de chaume et vigne grimpante, en Normandie

La ferme du Bec Hellouin, laboratoire du futur agricole

Mots et Photographie ·
Pauline Lécrivain

En Normandie, un couple de pionniers a transformé un sol stérile en un modèle mondial d’agroécologie. Deux décennies plus tard, leur ferme, véritable laboratoire à ciel ouvert, incarne les promesses d’un retour à la terre.

Lorsqu’on pousse la porte en chêne qui mène au « coeur intensif » de la Ferme du Bec Hellouin, notre regard se perd dans le foisonnement joyeux des haies, des toits de chaume et des pommiers croulant sous le poids de leurs fruits. Nos pieds s’enfoncent dans une terre sombre et meuble où s’épanouissent en rangs coquets, légumes, fruits et fleurs variés. Ce jardin d’Éden, ce sont Charles Hervé-Gruyer et Perrine Bulgheroni qui l’ont façonné, dans l’idée première d’atteindre l’autonomie alimentaire. Ils voulaient prouver qu’une ferme pouvait être productive sans intrants pétrochimiques, quelles que soient les circonstances climatiques.

Choisissez la plus petite parcelle de terre possible et cultivez-la exceptionnellement bien

John Jeavons

Rien pourtant ne présageait une telle réussite. Lorsqu’ils effectuent les premières analyses de leur sol en 2006, la Chambre d’Agriculture leur déclare que celui-ci est le plus impropre au maraîchage de toute la Haute-Normandie. À peine vingt centimètres de terre arable dans un fond de vallée sujette aux gelées. Une terre jamais cultivée depuis le Néolithique. Mais il en faut bien plus à l’ancien marin et à l’ancienne juriste pour se laisser abattre. Inspirés par Eliot Coleman, les maraîchers parisiens du XIXᵉ siècle et les peuples d’Amazonie, ils plantent des milliers d’arbres et suivent les recommandations du père de la microagriculture biologique intensive, John Jeavons. Ils mettent la théorie à l’épreuve de la pratique et transforment leur prairies herbeuse de 1,2 hectare en un écosystème rempli de niches écologiques.

La méthode est révolutionnaire. Le sol se régénère de lui-même et devient de plus en plus fertile au fil du temps. Encore mieux : plus ce système s’équilibre, plus la biodiversité s’invite. Les mares se remplissent de grenouilles, les hérissons reviennent se nourrir de limaces et une quarantaine d’espèce d’abeilles sont répertoriées sur le site. Le rendement et la résistance des cultures aux nuisibles sont donc favorisés par ces petits habitants du monde sauvage, comme un juste retour sur investissement. La Ferme du Bec Hellouin devient une véritable mosaïque de paysages comestibles : île-jardin, pré-vergers, forêt-jardin, céréales jardinées, haies fruitières, jardin de bois, buttes permanentes, étangs et serre en agroforesterie… 

La curiosité grandit autour de ce modèle, à la fois productif et régénératif, et attire l’attention des scientifiques. Entre 2011 et 2015, une étude menée par l’INRAE et AgroParisTech démontre que sur une surface de 1 000 m² cultivée à la main, les rendements s’avèrent comparables à ceux de systèmes mécanisés sur des surfaces beaucoup plus vastes. L’écosystème environnant (arbres, haies, biodiversité auxiliaire) jouant un rôle déterminant.

« Nous ne sommes pas condamnés à détruire la planète pour se nourrir, on peut faire le chemin inverse. »

Charles Hervé-Gruyer

 Dans ce laboratoire à ciel ouvert, on mesure depuis deux décennies les rendements, la santé des cultures et la fertilité du sol. Une chose cependant échappe à la quantification scientifique: le plaisir. Celui de la cueillette, des odeurs du jardin, de la découverte d’une nouvelle espèce – végétale ou animale – qui s’invitent dans ce tableau. Et puis il y a le plaisir en bouche, les valeurs gustatives inégalables des produits récoltés, riches des nutriments transmis par ce sol si fécond. « On ne fait pas fortune en devenant maraîcher, mais on se nourrit comme un roi » glisse Charles avec malice. À contre-courant de l’agriculture industrielle, la Ferme du Bec Hellouin, aujourd’hui gérée par Charles et une équipe de femme, ses filles, Lila et Rose ainsi que Lilliam Llanes et Mathilde Gestin s’impose comme un exemple mondial de microfermage, où la performance écologique précède la performance économique. Un renversement complet du paradigme d’une agriculture qui tue notre sol et empoisonne nos assiettes…

Et la Ferme n’est pas seulement un lieu de production, c’est aussi une école du réel où se forment chaque année des stagiaires du monde entier. Ingénieurs, instituteurs en reconversion, élus, jeunes agriculteurs, tous cherchent à renouer avec une autonomie porteuse d’espoir face au dérèglement climatique. Ils sont des milliers à avoir appris à cultiver non pas une parcelle, mais un écosystème. Et si l’exemplarité de ce lieu rayonne et s’essaime en îlots de résistance, les obstacles demeurent pour ces néo-paysans : accès au foncier, épuisement et concurrence déloyale des prix imposés par une agriculture de rente alors même que les écosystèmes demandent du temps pour se mettre en place. « Un maraîcher peut espérer atteindre un SMIC après trois ans, s’il limite sa production à quelques cultures », explique Mathilde Gestin, responsable de la gestion et du développement de la ferme.

« Il faut remettre la ferme au milieu du village »

Perrine Bulgheroni

Pour Perrine Bulgheroni, désormais consultante en agroforesterie, des solutions existent et passent avant tout par le collectif: « Plutôt que de gérer une exploitation de 120 hectares seul, pourquoi ne pas s’associer avec d’autres producteurs maraîchers, un paysan boulanger, un éleveur de poules de chair, un herboriste? Pourquoi ne pas créer des systèmes agraires solidaires? ». Loin d’un idéal naïf, Perrine rappelle que 85 % des collectifs s’effondrent dans les 6 à 24 mois après leur création. Un accompagnement à la gouvernance est nécessaire pour aborder la pénibilité, les divergences et les affres des cadres juridiques. Elle déplore également que notre société ne nous apprenne pas à coopérer. Un constat qui fait douloureusement écho à la situation politique française, où il semble si difficile de décider ensemble. Pourtant, notre souveraineté alimentaire est menacée et chaque année, c’est 70 000 agriculteurs qui disparaissent. Le coût de l’énergie triple, la dépendance aux intrants chimiques et pétroliers s’aggrave. Comment nourrir un pays avec moins de bras et plus de crises climatiques en vue?

Face à ces enjeux, la ferme se pose comme un véritable pivot économique, social et culturel. Pour Perrine Bulgheroni, désormais consultante en agroforesterie, des solutions existent et passent avant tout par le collectif: « Plutôt que de gérer une exploitation de 120 hectares seul, pourquoi ne pas s’associer avec d’autres producteurs maraîchers, un paysan boulanger, un éleveur de poules de chair, un herboriste? Pourquoi ne pas créer des systèmes agraires solidaires? ». Loin d’un idéal naïf, Perrine rappelle que 85 % des collectifs s’effondrent dans les 6 à 24 mois après leur création. Un accompagnement à la gouvernance est nécessaire pour aborder la pénibilité, les divergences et les affres des cadres juridiques. Elle déplore également que notre société ne nous apprenne pas à coopérer. Un constat qui fait douloureusement écho à la situation politique française, où il semble si difficile de décider ensemble. Pourtant, notre souveraineté alimentaire est menacée et chaque année, c’est 70 000 agriculteurs qui disparaissent. Le coût de l’énergie triple, la dépendance aux intrants chimiques et pétroliers s’aggrave. Comment nourrir un pays avec moins de bras et plus de crises climatiques en vue?

 Face à ces enjeux, la ferme se pose comme un véritable pivot économique, social et culturel. « Il faut remettre la ferme au milieu du village », qu’elle devienne un lieu où se croisent producteurs, artisans, chercheurs et citoyens !

« La paysannerie ce n’est pas seulement faire pousser des légumes »

Lila Hervé-Gruyer

Lila Hervé-Gruyer, les mains dans son levain qu’elle étire à l’infini, rappelle que  « la paysannerie ce n’est pas seulement faire pousser des légumes ». C’est aussi redonner toute sa noblesse au travail de la main. On apprend à cultiver son jardin, mais aussi à tresser ses paniers, à filer sa laine, à sculpter ses meubles ou sa vaisselle, à réaliser son pain, ses kéfirs, ses tisanes… Redécouvrir ces activités ancestrales apporte la satisfaction inégalée de faire soi-même. On ralentit, on vit selon le rythme du dehors, on se relie à la matière extérieure qui dicte le travail à faire. Une vie sobre en apparence mais pleine d’abondances renouvelées. « C’est tout un écosystème de métiers dont il faut se réapproprier les savoirs dans le but de s’émanciper collectivement. » Et c’est justement ce qui est proposé en formation à la ferme car les innovations low-tech, comme la traction animale, sont nécessaires dans un modèle indépendant de la pétrochimie. « Travailler ensemble dans un environnement beau apporte beaucoup de joies, les partages quotidiens augmentent l’intérêt du collectif et stimulent la souveraineté de chacun dans son domaine. » Diversité de métiers, associations de compétences, résilience face aux affres de l’individualisme, et si le principe permaculturel s’appliquait à notre société pour faire pousser de nouveaux humains?

Reste à trouver comment attirer de nouveaux paysans. L’enjeu est là. Plusieurs pistes émergent. Certains expérimentent une polyactivité choisie, quatre jours au bureau et un à la ferme. C’est le pari des Ateliers Icare pour faire naître des vocations, faciliter des reconversions ou tout simplement, donner un cinquième de son temps à oeuvrer pour l’intérêt commun. D’autres imaginent des entreprises qui « adopteraient » une ferme locale, proposant à leurs salariés des séminaires à la ferme plutôt que dans des paradis lointains ainsi que des paniers hebdomadaires de produits locaux. Ces initiatives redonnent du sens, recréent du lien entre villes et campagnes et réinventent une manière de travailler ensemble. Et si demain, des milliers de personnes consacraient ne serait-ce qu’une journée par semaine au service du collectif? L’agroécologie pourrait créer des emplois, renforcer notre souveraineté alimentaire et redynamiser nos territoires. 

Finalement, le pari fou du Bec Hellouin, né d’un sol jugé stérile, a ouvert en grand la porte aux espoirs et aux rêves… Reste à savoir si notre société saura s’en montrer digne.

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